Bonsoir

Oups !

 

Marco et Roland se roulent de longues pelles dans l’attente  des boissons commandées.

Marco était mon ami depuis cinq ans ou même plus, sans que je n’aie jamais rien imaginé, sans que je n’aie jamais deviné… Un pédé ! Oh la salope !

Jérémie et Nic sont là aussi. Et Ayrton. Ils ondulent ensemble avec la musique latino, l’un contre l’autre, se caressant tour à tour. Partout des pédales ! On promeut le vélo à la ville, et voilà !

Le lendemain matin, Marco et Ayrton se lèvent alors que j’étais seul, occupé à parcourir ce livre d’architecture contemporaine. Ayrton vient me faire part de tous les endroits qu’il a visités sur cette Terre et qui se retrouvent dans le livre.

Il y a un piano dans la pièce et Jérémie joue des Préludes de Chopin. Horreur! En cet instant, je me sens presque chez moi!

Nic est extrêmement beau. Je découvre sous ma stupeur une sorte de beauté active par rapport aux beautés passives et lascives de mon monde. Jamais je n’avais imaginé de réfléchir un instant à la beauté intrinsèque des hommes.

Je ne bois jamais de whisky mais ce jour-là, l’envie embrasse le besoin.

Nous discutons tous ensemble passionnément en quatre ou cinq langues, chacun amenant un continent avec lui. Sauf moi, qui suis descendu de la Lune avant d’y remonter sans doute. Ils rayonnent d’une séduction subtilement distillée que je peux parfaitement ignorer, sans arrière-pensée qui pourrait venir gâcher la paix.

Dans la cuisine, Marco et Jérémie travaillent ensemble au plus pur raffinement culinaire, leur cadeau à tous pour ce dimanche frais et ensoleillé.

Moi, je bois et je médite…

Sur leur extraordinaire liberté et sur le prix à payer. Sur la qualité de leur vie et sur leur douleur de devoir rester derrière le miroir.

Moi, je bois et je me souviens…

Ils avaient préféré la créature au Créateur, générant ainsi leurs passions déshonorantes dont la condamnation exorbitante avait depuis tous temps surpassé le simple rejet de leur innocente existence.

Pire, ils avaient abandonné à la fois l’autorité et leur statut, hérités de leurs pères. Ils avaient descendu la hiérarchie jusqu’au  niveau des femmes, usurpant de plus leur propre statut spécifique.

Enfin, ils s’étaient cachés dans les montagnes pour atteindre l’abstraction des genres, se tenant prudemment et silencieusement à bonne distance de la vallée des sexes frontières.

Sournoisement, l’idée me taquine alors qu’ils ne peuvent pas se reproduire. Mais un sourire intérieur long et chaud m’inonde car, au fait, quelle chance de ne pas naître dans ce siècle.

Moi, je bois et j’imagine…

Ne pourrions-nous pas, nous les normaux, offrir un lieu chaleureux de réconciliation entre notre discernement et leurs passions, un lieu qui ne se concevrait qu’au-delà des dichotomies physiques ? Elles structurent finalement quoi ?

Un vertige m’embarrasse soudain quand l’idée m’effleure que le coeur de l’homme serait plus proche de celui de l’homme que de celui de la femme. Ma répulsion physique naturelle me fait alors apparaître alors sa soeur cachée: celle des relations que j’ignore et que j’ignorerai toujours car moi, je ne suis que l’héritier quasi direct des premiers êtres vivants, condamnés à assurer la survie de l’espèce.

Intuitivement, je pressens ces relations inconnues comme immensément riches. Ne sont-elles pas dénuées de ces envies, besoins et calculs ataviques qui empoisonnent consciemment et inconsciemment les miennes, dites normales?

Moi, je bois et je regarde…

Mais je les regarde d’un autre œil. Je n’habite pas leur monde. Mais j’habite un instant l’esprit de leur monde.

Intérieurement, ils me semblent tous un peu tristes car ils sentent qu’il me manque l’attirance. Nous pouvons partager tout ce qui la construit, mais pas elle-même.

Nous sommes parfaits amis, nuls amants.

Nic est extrêmement beau. Je demeure un instant perplexe car si l’attirance ne naît pas, l’indifférence ne me laisse pas en paix non plus. J’en veux à Nic, je crois. Parce qu’il prive les femmes d’une telle finesse, d’un tel raffinement qui les transporteraient à dix mille lieues de leurs soucis habituels mesquins et misérables. Ou est-ce que j’en veux aux femmes de ne jamais pouvoir, même par l’esprit, soupçonner l’existence de cette perfection de relations ? Je n’ouvre pas plus la boîte à secrets, craignant le serpent.

Quand Anna sonne et entre, Nic doit nous quitter. Je ne connaissais pas Anna. C’est une grande amie de Marco. Un coup de foudre par téléphone, au bureau. Marco  nous présente.

Anna est belle comme un ananas du jour. Elle rit comme une requine. Elle est le plus beau fruit qu’un homme puisse rêver de  cueillir et de goûter. Elle me libère un peu de mon isolement prudent. Un peu gris, je l’accueille comme une amie de naissance. Ce n’est pas habituel qu’un homme inconnu soit si direct avec elle. C’est vrai que je n’avais pu retenir cet épanchement libérateur.

Anna et Marco n’arrêtent plus de se parler et de se sourire comme si une séparation éternelle allait bientôt s’abattre sur eux. L’humeur espiègle d’Anna fait rire tout le monde et une réelle chaleur fraternelle envahit tous les cœurs.
Anna la métisse est très attirante. Je me sens mieux. Jérémie, Ayrton et Marco me sentent aussi plus à l’aise et leur indicible tristesse se dissipe en me voyant quitter le sol de la non-attirance, m’envoler des murs du rejet et des marécages du dégoût qui peuvent toujours se remplir lors d’un orage soudain.

Nous sommes à table. L’esthétique préside. La beauté des regards et les regards de beauté. Les parfums doux des hommes, de la femme, des fleurs et des cheveux. Marco est entre Anna et Ayrton. Anna n’est pas à côté de moi. Anna n’est pas en face de moi non plus.

J’admire ses yeux moqueurs et vifs. J’aime tous ses mouvements, tous les mots qu’elle lance et qui font chalouper mon cœur et ma raison.

Jusqu’à ce que Marco lui demande des nouvelles de Maria.

Anna et Maria s’adorent toujours autant. Au boulot, elles espèrent se retrouver dans le même département. Dans le même lit, elles n’en dorment plus…

Tout le monde rit aux éclats.

Sauf moi.

Alain Loyens