Zeus gardien
Londres - St-Martin's
     



L’ère liquide

par Brice de Villers


 

L’explication donnée par l’ancien dirigeant de l’UIMM au sujet des importants fonds déposés en espèces sur un compte occulte de son organisation mérite qu’on s’y arrête : « fluidifier le dialogue social », tel était l’objectif.
« Fluidifier », « flexibiliser » les conditions de travail, « assouplir » le droit du travail : nous voilà immergés dans une représentation liquide, aquatique et ondoyante .
Tout se passe comme s’il n’était plus question de chercher un point fixe, de saisir un axe ou de s’accrocher à un cap. Après « l’ère du vide » thématisée par Lipovetsky dans les années 70, « l’ère liquide » ?
L’organisation sociale, et spécifiquement les relations de travail sont gouvernées par l’attention portée à ce qui se détache plus qu’à ce qui s’attache, à ce qui se suspend plus qu’à ce qui se fixe, bref, à un imaginaire de l’eau davantage qu’à un imaginaire de la terre pour reprendre la grande méditation du philosophe Bachelard.
Imaginaire de l’eau, qu’est-ce à dire ?

Bien sûr, viennent immédiatement à l’esprit les idées de liberté, d’absence d’obstacles, de pureté et de féminité. « L’eau gonfle les germes et fait jaillir les sources. L’eau est une matière qu’on voit partout naître et croître. La source est une naissance irrésistible, une naissance continue. » C’est ainsi que Bachelard, dans L’eau et les rêves, rattache la matière aquatique à des éléments inconscients permanents.Il s’agit bien d’un élément, l’eau, mais d’un élément fuyant, par nature insaisissable, qui échappe à la volonté comme à la maîtrise, et qui rappelle souvent le bonheur perdu d’une vie où « tout coule » de source, bien évidemment.
Est-ce tout cet imaginaire qui surgit inconsciemment de l’esprit des managers et des grands patrons ? Sont-ils en quête du confort originel du fœtus blotti dans un bain protecteur ?
Après les années paillettes, chic et choc, les années écailles, sel et mer ?
Pourquoi résister à la fixité ? à l’ancrage ? à la stabilité ? Que désire-t-on inconsciemment à travers ces images liquides ?

Le fluide, le souple, et le flexible emportent des valeurs d’adaptation, de modification permanente et passent aisément par-dessus l’invention d’attachements pourtant fondateurs.
Si nous n’étions que des dauphins, de frétillants gardons ou mieux, de gracieuses sirènes, qu’aurions-nous à bâtir ? sur quoi pourrait reposer une organisation sociale, culturelle, humaine ? Tout ne serait qu’éphémère, passager et, pour tout dire, passablement répétitif : pourriez-vous vous mouvoir dans un vaste bassin sans point d’appui ni d’arrêt.

Ce qui se joue dans la revendication du fluide, du souple et du flexible, c’est la recherche d’un monde sans obstacle parce que sans arrêt à des stations repérables. Et si « fluidifier le dialogue social » revenait à rêver de vivre dans un grand aquarium ?
La souplesse et la flexibilité, pour nécessaires qu’elles soient, vont de pair avec un véritable imaginaire de la matière et la construction matérielle d’une mécanique bien concrète : la mécanique des fluides.
Ce qui nous devrait nous faire rêver, ce n’est donc pas la figure nostalgique et enfantine du « petit bain » ou du « grand bassin » mais la navigation de pilotes en haute mer dotés de phares et de balises.