Zeus gardien
Londres - St-Martin's
 




 
 

 

Zhongguo jia you

         L’heure est venue de vous faire part d’une grande et belle révélation : dans quelques jours, la Chine reçoit les Jeux Olympiques. Je dis simplement ça parce que ce léger détail aurait pu échapper aux français (je sais combien les gens n’habitant pas sur place peuvent être isolés du reste du monde). Ici, il y a belle lurette que le pays ne dort plus, ne mange plus et ne pense plus sans crier en cœur la nouvelle devise nationale : Zhongguo jia you (allez la Chine). Il n’y a guère que dix mois que les média nous la donnent à entendre tous les jours, mais depuis elle s’est inscrite dans le code ADN de la population.

         Une de mes connaissances avait peur de s’être fracturé la cheville au cours d’une match de tennis. Je l’amène à l’hôpital, et Mao merci, sourit le médecin, rien n’est cassé : le tibia-Zhongguo jia you est frais comme un gardon, le péroné-Zhongguo jia you a été épargné, et la cheville-Zhongguo jia you elle-même est intacte. « Tant mieux. Et au fait docteur, avant que je n’oublie, vive la Chine. »

         Après les orgasmes positif, négatif, cosmique et menteur, il y a donc depuis quelques mois un nouveau kid on the blocks : l’orgasme olympique. Vous l’aurez deviné, il s’agit, au moment fatidique, d’un beau hurlement au doux son de Zhongguo jia you (avec, la plupart du temps, le poing levé). Quelques originaux peuvent également se fendre d’un extatique er ling ling ba, c’est-à-dire « 2008 », mais ils sont rares. Il me semblait important de prévenir les personnes qui, dans les quelques semaines à venir, auront l’occasion de coucher avec un(e) chinois(e) (de sang ou de passage au reste), afin de leur éviter des surprises.

         Une rumeur sinistre a circulé quelque temps en Chine, et nous avons eu bien peur : et si les JO étaient finalement placé sous de mauvais auspices ? Tout a bien sûr été fait pour s’attirer les faveurs des dieux socialistes à caractéristiques chinoises. La preuve : la cérémonie d’ouverture a lieu le 8/8/2008, à 8h du soir. N’est-ce pas beau ? En mandarin, le chiffre huit se prononce en effet [ba], ce veut aussi dire « devenir riche ». Malheureusement pour les numérologues, des esprits mal intentionnés ont noté que cette année, le huit se retrouvait dans toutes les catastrophes essuyées par la Chine, depuis la tempête de neige du nouvel an jusqu’au tremblement de terre du Sichuan. Démonstration : ce dernier a eu lieu le 12 mai, c’est-à-dire 1 + 2 + 5, ou encore 8. Par ailleurs, d’autres sapeurs du Zhongguo jia you se sont étonné que les cinq personnages représentant les anneaux olympiques correspondaient à une calamité endurée par l’Empire du milieu depuis peu : la terre pour le tremblement, l’eau pour les algues vertes, l’air pour la tempête, etc… Par chance pour le pays et son unité, les fautifs ont rapidement été envoyé en camp de travaux forcés.

         Comme nous avons été très ébranlés, avec tous ces messages terroristes fendillant la superbe de Zhongguo jia you, le gouvernement est courageusement venu à notre rescousse. D’abord, en nous montrant le relais de la torche olympique tous les matins, tous les midis, et tous les soirs. Certains jours privilégiés, on a même droit à une couverture exhaustive de l’événement. Quand ça arrive, je me fais porter pâle. Bien sûr je pourrais enregistrer, mais je veux vivre ça en direct, c’est tellement plus intense. Donc je m’installe avec mes nouilles au piment dans mon canapé et je suis avec avidité chaque pas de chaque porteur. Ils ne courent que cinquante mètres, mais j’aime tous les voir, un par un, crier Zhongguo jia you, sourire, sautiller, tournoyer, crier Zhongguo jia you, faire un geste de kung fu, essayer de frapper dans la main du suivant, et crier Zhongguo jia you.

         Quand finalement, deux heures plus tard, le dernier porteur allume la flamme, j’ai un pincement au cœur, et je réalise alors qu’il va falloir attendre une heure avant de voir le résumé de trente minutes du midi. Ca me rend triste, mais je me fais un devoir de penser aux porteurs qui criaient Zhongguo jia you, et aux spectateurs en masse, fous d’extase, qui eux aussi hurlaient Zhongguo jia you.

         Il est clair que certains, par obligation professionnelle, ou simplement parce qu’ils n’ont plus assez de jours à prendre, manquent ces moments glorieux de l’histoire chinoise. Et c’est en pensant spécifiquement à eux que la télé passe, l’après-midi surtout et après le topo vespéral sur le relais, des reportages approfondis sur les porteurs les plus édifiants. Et je me suis rendu compte en les visionnant combien les gens étaient merveilleux.

         Je tiens également à dire un mot à ceux qui critiquent la Chine parce qu’elle refuserait d’ouvrir l’esprit de ses habitants. Rien n’est plus faux : il y a dix mois maintenant que CCTV (mais aussi d’autres chaînes, telles que GDTV) nous apprend les rudiments et principes biomécaniques de tous les sports olympiques (dans l’émission intitulée ABC), sans parler des programmes retraçant l’histoire des JO depuis les origines coubertines, des fréquentes rediffusions des épreuves d’Athènes en 2004, et des entretiens avec tous les olympiens chinois (et quelques étrangers) encore en vie (pour les décédés, la Chine a la chance d’avoir un service d’archives au sommet de leur art). Alors pouet-pouet.

         Mais je m’en voudrais de faire preuve d’un esprit vindicatif à l’aube de ce couronnement chinois. Je sais en effet que vos média nationaux vous montent la tête à force de propagande ; mais surtout, je donne de plus en plus foi aux quelque vingt chansons que les grands artistes chinois ont écrites et interprétées pour les JO. Par chance, quand les clips ne passent pas à la télé, on peut écouter les chansons à la radio, dans les supermarchés, dans les lieux publics et les grands magasins. Au travail, mon manager, un homme délicieux, nous a même offert à chacun un Best of.

         Quand on en écoute avec attention les paroles, on est vite frappé par leur profondeur. Des vers tels que « Nous sommes tous amis » ou « un monde, un rêve » font clairement référence à Lao Tseu, célébrant l’unité des gens et des peuples, du yin et du yang. « Nos gouttes de sueur vont couler à flot/sur la terre et un parfum de fleur en sortira », de son côté, célèbre l’effort, suivant en cela les principes célestes de Mao traversant le Yangtzé, et du pays se relevant de l’impérialisme occidental (et je ne dis rien du rôle de la fleur dans la poésie impériale). Enfin, et pour en rester là, « Nous aimons follement Beijing » parle bien sûr de la piété filiale, ce qui ramène le peuple chinois aux sources-mêmes de sa culture.

         Ah ça, on peut dire que j’en ai de la chance d’être en Chine au moment des JO. Mais je dois vous laisser, la Claire Chazal locale va commencer à parler du relais dans un instant. Si vous ne le dites à personne (ce qui compte ce n’est pas de gagner, n’est-ce pas), je terminerai par ceci : Faguo jia you.



Tirer la langue


L’apprentissage de nouvelles langues n’est facile que pour quatre groupes de personnes : les industrieux, ceux qui ont la bosse des langues, les enfants, et enfin les menteurs. Ne faisant partie d’aucun d’eux, j’ai toujours trouvé les langues étrangères difficiles. Et le mandarin ne fait pas exception.

Avant de venir en Chine, j’avais comme tout le monde une idée préconçue de la langue, axée principalement, et vaguement, sur les caractères et la prononciation. Teintée aussi de confuses références aux écrits de Lao-Tseu, aux poèmes millénaires et aux cartouches des estampes, qu’on admire comme des œuvres d’art à part entière.

Bien sûr, je n’avais aucun moyen de me représenter les difficultés concrètes du mandarin, qui dépassent de loin l’obstacle, il est vrai considérable, des caractères. La première évidence à m’avoir sauté aux yeux quand j’ai commencé à l’étudier, c’est son fonctionnement parfaitement illogique. Pour moi, un français ne parlant à peu près bien que sa langue maternelle et l’anglais, et baragouinant un peu d’espagnol, d’italien et de slovaque. Ma prof chinoise n’arrête pas d’opposer à mes incompréhensions de la grammaire que, pourtant, « le mandarin est très logique ». A quoi je réponds que toute langue l’est en effet, à condition d’être né dedans ou de l’avoir déjà apprise. En attendant, ma logique se livre toujours à de féroces bras de fer avec la logique chinoise.

En pratique, une idée qui circule souvent sur le mandarin est qu’il n’y existe pas de temps verbal. Que pour exprimer le passé on utilise tel verbe associé à ‘hier’, et que ‘demain’ suffit à rendre compte du futur. Et c’est faux. Ce qui est vrai, c’est que le verbe ne se conjugue pas, mais les nuances temporelles existent bel et bien : dans le passé, par exemple, le mandarin fait la différence entre trois suffixes, guo, de et le, qui expriment des nuances plus ou moins subtiles. Pour le hic et nunc, il y a le présent progressif (verbe + ne) et le présent d’habitude (verbe simple). Naturellement, j’en oublie, je confonds ou je n’en sais pas encore assez.

Sur un autre plan, la négation du présent se forme de la particule négative bu + verbe, alors que la négation du passé se fait exclusivement avec l’auxiliaire « avoir » au présent (you) suivi d’une autre particule négative (mei) : mei you. Par contre, « être » (shi) n’a pas de temps, et sa négation ne passe pas par « avoir » mais par bu : bu shi. Le mandarin utilise également des particules exprimant le résultat. Le problème est que ces particules varient en fonction des verbes, sans que les raisons de ces variations crèvent les yeux : zhao signifie « chercher », zhao dao « trouver » ; kan signifie « lire », kan wan le « avoir fini de lire ». Si on relie la négation et zhao, on tombe sur deux possibilités : (wo, « je ») mei you zhao dao se lit comme « je n’ai pas trouvé », mais (wo) zhao bu dao se traduit par « je n’ai pas pu trouver ». Je sais que tout ça est extrêmement logique, oui, tout comme la concordance des temps avec l’imparfait du subjonctif et l’âge du capitaine.

Autre motif d’étonnement, les « particules de mesure ». Dans l’absolu, le mandarin dispose de plus de quarante de ces petites pestes de mots, même si en pratique dix, voire un, suffisent. Kézako ? A chaque fois qu’on parle d’un nom comptable, il est nécessaire d’ajouter un mot s’appliquant à la famille du nom concerné. « Une heure » ne se traduit pas simplement par yi (un) xiaoshi (heure), mais par yi ge xiaoshi, ou ge exprime la « comptabilité » des heures. Si vous voulez un café, vous allez dire yi bei kaffei, où bei renvoie à la « tasse » ; pour tout ce qui est en bouteille, vous utilisez ping (yi ping shui = une bouteille d’eau); les objets à peu près cubiques doivent être comptés avec kuair (yi kuair tang = un sucre) ; les plats n’acceptent que fen (yi fen mifan = un bol de riz blanc) ; les endroits ou objets à peu près plats sont rendus grâce à zhang… Evidemment, vu leur nombre, ces « particules de mesure » en arrivent à grandement se spécialiser : il en existe ainsi une réservée exclusivement aux membres de la famille (kou).

Une autre idée répandue veut que l’ordre des mots en mandarin soit simple comme bonjour. C’est vrai des dates, mais à l’inverse des nôtres : on y va du plus grand au plus petit. Les points cardinaux en paire se font aussi à rebours de ce qu’on connaît : le nord-ouest se dit « ouest-nord » (xi bei). Mais pour à peu près tout le reste c’est un mensonge éhonté. Wo mingtian zuo feiji qu Chengdu : littéralement, « je demain aller (à) Chengdu asseoir (dans un) avion », qu’il faut comprendre comme « demain je vais à Chengdu en avion ».

Là où l’opinion commune à raison par contre, c’est en ce qui concerne la prononciation. Le mandarin a quatre tons : ascendant, descendant, plat et descendant-ascendant. Chaque mot a un ton particulier, ce qui fait que si vous commandez un café et demandez tang, en fonction de votre prononciation on vous apporte soit du sucre soit une soupe (c’est là que les « particules de mesure » sont utiles : si vous faites précéder votre tang de yi kuair, l’erreur n’est plus possible). En fait, à peu près chaque mot écrit en pinyin se décline sur les quatre tons, ce qui laisse beaucoup de place aux confusions. Sans compter qu’articuler ne serait-ce qu’une phrase de quatre mots en respectant ces nuances relève de l’exploit. Mais ce n’est pas tout, parce qu’en fait le ton ne suffit pas seulement à faire la différence : il existe en effet des mots de sens différent qui se prononcent exactement de la même façon. Et dans ces cas-là, la discrimination se fait uniquement par le caractère. Exemple : zhu (« bouillir » ou « propriétaire ») et qing zao (« date verte » ou « tôt le matin »).

Ce qui m’amène à l’écriture chinoise. Ou plutôt ne m’y amène pas. Car là encore la logique m’échappe, résiste comme un village chinois à mon intelligence gréco-latine. Il existe des caractères simples, qui signifient des mots de base, comme « gens », « bouche », ou « eau ». Ensuite, ces caractères sont intégrés à d’autres sous forme de radical. La combinaison « bouche » + « cheval » donne ainsi la particule interrogative ma : ni qu guo Faguo ma ? (tu es déjà allé en France ?).
Bien sûr, si les choses étaient aussi simples la vie serait un long fleuve tranquille. Mais en fait cet exemple basique montre déjà que les radicaux se divisent en deux familles, en fonction du caractère: les radicaux de sens, et les radicaux de prononciation. « Bouche » se dit kou, « cheval » se dit ma. Le premier, radical de sens ici donc, indique qu’il s’agit d’un mot ayant trait à la parole, quand le second renseigne sur la prononciation. Le problème est qu’il n’existe pas de règle de position ; autrement dit, le premier radical d’un caractère complexe n’est pas toujours celui de sens, ce qui fait que même si vous connaissez le sens et la prononciation de tous vos radicaux vous n’êtes pas plus avancé pour deviner le sens ou la prononciation de votre caractère.

Cela dit, l’étude des caractères est très intéressante, voire poétique. Pour le coup, une logique assez belle se dessine parfois : le téléphone portable, par exemple, est constitué des mots « main » (shou) et « machine » (ji) : shouji ; le train se dit huoche, c’est-à-dire « feu » et « véhicule » ; dian nao, « ordinateur », est en fait un « cerveau électrique »… Ma prof, pensant gentiment m’aider à mémoriser les caractères, se livre par ailleurs souvent à des exégèses hilarantes : ainsi, le verbe yao (« vouloir ») se compose des radicaux « ouest » et « femme », ce qui l’amène à me rappeler que les femmes de Chongqing, à l’ouest de la Chine donc, sont de véritables furies, donc qu’elles « veulent ». Le caractère shi est « facile à comprendre » puisque, comme elle me l’explique, il se compose des éléments « dessous », « soleil » et « gens » : sous le soleil il y a des gens, c’est-à-dire « être ». CQFD.

On me demande parfois si le chinois est une belle langue. Le cantonais, à mes oreilles, est franchement laid : il est agressif, raclant, glotal. Le mandarin l’est moins, en particulier, à mes oreilles toujours, le mandarin standard, parlé entre autres à Beijing, où il est plus facile à comprendre, plus mesuré, plus serein. Mais là encore il faut faire des nuances : sans parler des langues différentes qui y sont utilisées, la Chine connaît de nombreux mandarins dialectaux. Le dialecte propre à Chongqing s’appelle le Chongqing hua, ou « langue de Chongqing ». Il est réputé difficile, ce que je confirme sans mal, et je ne le trouve pas très musical. En terme d’écart par rapport au mandarin standard, il faut comparer le Chongqing hua à l’anglais de Glasgow en regard de celui de la Reine.

Plusieurs mots sont propres à la municipalité, voire certaines prononciations : mei you (« il n’y en a pas ») se dit mei de; shui, qui normalement signifie « eau », renvoie ici à tout liquide (il faut dire bai shui, ou « eau blanche », pour éviter qu’on vous réponde par exemple : « Coca, Sprite, Orangina ? »).
Autre divergence, qui m’a un jour valu un imbroglio d’un quart d’heure avec un taxi-moto : en mandarin standard, « dix » se dit [shoeu] (shi), et « quatre » [soeu] (si). Malheureusement, à Chongqing c’est l’inverse : donc, ayant au préalable négocié le tarif de la course avec mon chauffeur (prononcé [soeu wou], et donc entendu comme si wu, c’est-à-dire « quatre cinquante »), arrivé à destination je me suis offusqué de ce que je jugeais être sa malhonnêteté puisqu’il me réclamait maintenant quinze yuan. C’est en effet ce qu’il avait demandé, mais venant alors d’arriver à Chongqing je ne connaissais pas cette subtilité. Maintenant, ne sachant jamais à coup sûr si un chongqingais me réclame « dix » ou « quatre », je joins le geste à la parole : le caractère de « dix » étant une croix, les deux index croisés sont universellement compris par les chinois.

Toutes ces difficultés du mandarin, toutes ces différences, sont fascinantes, quand en tout cas on arrive à mettre de côté les ennuis et frustrations qu’elles provoquent nécessairement. En fait, je dirais qu’elles renseignent sur bien davantage que la langue : le mandarin donne une assez bonne idée de la mentalité chinoise en général. Je veux dire par là que les problèmes que j’ai avec l’apprentissage du chinois renvoient aux problèmes que j’ai à comprendre le fonctionnement, les manières de penser, des chinois. On est ce qu’on mange, on est ce qu’on aime, et on est aussi, je le comprends de plus en plus, ce qu’on parle. Je ne sais pas exactement ce que ça fait de moi, mais je vois sans mal que ce que je perçois comme la distance me séparant des comportements et réflexes de pensée chinois se retrouve au niveau basique de la distance qui sépare les langues européennes du mandarin.

II

En dépit de ce que je viens d’écrire, ce n’est pourtant pas l’apprentissage de l’idiome chinois qui est le plus difficile, mais la communication. Je passe ici sur les accents propres aux régions, les variantes de vocabulaire rapidement abordés : le problème n’est plus de langue, de connaissance, mais de culture et d’attitude. Souvent, les chinois ne s’attendent pas à ce qu’un étranger parle mandarin ; dès lors, ils se réfugient, littéralement, derrière l’excuse de l’incompréhension en disant ting bu dong : « je ne comprends pas » (en fait, « j’entends mais je ne comprends pas »). Cette phrase relève, il faut le comprendre, du réflexe pour beaucoup.

En vous entêtant, vous pouvez quand même réussir à leur faire accepter l’idée que vous parlez un peu chinois. Mais alors, trois cas de figure se présentent :
- la personne vous parle clairement et lentement, faisant un effort d’adaptation visible.
- la personne vous parle comme si vous étiez son voisin de cent cinquante ans.
- La personne, qui pourtant vous comprend (!!!), vous répond par geste.
En moyenne, c’est le second cas de figure qui domine. Le premier est très rare, le dernier un degré à peine en dessous de fréquent. En particulier quand vous demandez le prix d’un produit en mandarin, le vendeur va saisir sa calculatrice et tapoter le montant puis vous le montrer. Quand j’ai affaire à un de ces muets, je dois insister qing shuo hua : « parlez s’il vous plait ». Mais certains persistent et signent, ce qui est franchement surréaliste. Après de longues années d’étude et un doctorat, j’ai donc découvert en Chine que je voulais parfois mettre des claques au surréalisme.

Je passe sur le nombre de fois où fusent les « il ne comprend pas » dans les petits attroupements qui se forment dès que j’engage la conversation avec quelqu’un, les murmures, les rires. Ce qui m’a rapidement frappé, c’est le manque total de flexibilité des chinois dès qu’on touche à la langue. C’est vrai que ma prononciation est loin d’être irréprochable ; et je me rappelle également de quelques dialogues de sourds quand j’apprenais l’anglais. Mais que ce soit en Grande-Bretagne ou en Slovaquie, mes interlocuteurs ne s’attendaient pas à ce qu’un débutant produise une langue parfaite, et faisaient une partie de mon travail par le biais d’un effort de déduction : à partir de quelques mots en slovaque liés hasardeusement, les gens réussissaient à se faire une idée de ce que je voulais dire. En Chine, la déduction, au niveau des langues en tout cas, n’existe pas. Certains disent que c’est en rapport avec la méthode d’enseignement : il faut apprendre par cœur la plupart du temps, imprimer sans réfléchir. Je ne me prononce pas sur cette théorie, mais il demeure que la moindre déviation par rapport à ce qui été appris est rejetée comme non-valide, et n’est donc pas « traitée ». L’exemple donné plus tôt du café est assez parlant à mon avis : peut-être ma prononciation du mot « sucre » n’est-elle pas au-delà de tout soupçon (encore que), mais enfin pourquoi est-ce que je demanderais une soupe avec mon espresso ?

De bien des façons, peu de choses incitent à apprendre le mandarin. On l’apprend, en quelque sorte, désolé si je choque, en dépit des chinois. On vous dit sans aucun scrupule que vous parlez très mal, ce qui fait toujours plaisir – vérité rendue plus douloureuse encore quand on vous félicite comme si vous aviez sauvé la planète parce que vous avez dit ni hao. Par ailleurs, le concert des ting bu dong et le cirque des muets continuent, que vous parliez à peu près bien ou pas. Et quand bien même vous arriveriez à parler très convenablement, vous n’avez à votre disposition qu’une moitié du mandarin : il reste encore à apprendre les caractères… Du coup, il est facile de comprendre que beaucoup d’expatriés ne fassent aucun effort. Mais alors l’expérience de la Chine s’en trouve très fortement réduite : il faut graviter entre les restaurants et magasins où l’anglais est « parlé », et les voyages de découverte sont comme des safaris où on voit par la fenêtre sans pouvoir se mêler à la vue.
Personnellement, j’aime parler avec les gens du cru, manger dans les restaurants locaux, sortir des sentiers battus, me perdre dans la campagne ou dans la ville et retrouver mon chemin en discutant. Les cercles d’expatriés m’intéressent assez peu, surtout ceux qui sont refermés sur eux-mêmes. Je ne pensais rien de bien de ces groupes avant de venir en Chine ; mais, vu les difficultés de communication, je les comprends mieux aujourd’hui. Par ailleurs, je me rends également compte que ces cercles ne font que refléter un comportement très fréquent chez les chinois : ce n’est donc pas uniquement un signe de mépris colonialiste occidental envers les populations locales. A Chongqing, les restaurants internationaux sont rares parce que les chongqingais ne sont pas curieux. Ils aiment la nourriture du Sichuan et ne cherchent pas à voir ailleurs. Il y a une sorte d’autosuffisance chinoise qui prend ses racines dans l’histoire du pays, et se retrouve d’ailleurs à l’étranger, où les communautés mandarines sont très « autarciques », peu ouvertes sur l’extérieur.

Pour en revenir à la question de la langue, il pourrait sembler que la seule solution est de parler un mandarin parfait avant d’arriver, une belle gageure en soit. Cela dit, et c’est par ça que je finirai cette chronique longuette, finalement le problème n’est même pas de maîtriser l’idiome. Les problèmes de communication vont beaucoup plus loin que la langue-même. J’en veux pour preuves les fois où mon mandarin est parfaitement compris, mais conduit quand même à des casse-têtes, chinois bien sûr. Pour une raison que j’ignore, quand je demande yi bei kaffei, (qui se traduit sans équivoque par « une tasse de café »), les serveurs se doivent de me demander si j’en veux un ou deux. J’ai beau insister sur le yi (« un »), et même montrer mon index pour plus de clarté, non, la question revient, comme un brave boomerang. Dans la même veine, si je commande du poulet, quand bien même on m’a compris on va parfois me répondre : « vous voulez du poulet ou du bœuf ? ».

De temps à autres, et particulièrement dans un des nouveaux restaurants chics de Chongqing, avec menus de la taille d’un grimoire médiéval et photos A4 pour chaque plat, la commande se passe sans anicroche, mais les plats qu’on amène n’ont rien à voir avec ce qu’on a demandé. Lors de ma première visite, après ce premier désagrément, j’ai repris le menu, j’ai remontré la photo A4, j’ai refait lire et j’ai refait noter le nom du plat en question, et dix minutes plus tard on me ramenait exactement la même mauvaise pioche. Kafka, es-tu là ? Le troisième essai fut le bon, et je pouvais commencer à manger quand mes convives passaient au digestif.

Bien sûr, tout ça n’est pas la fin du monde. Mais c’est clairement une autre planète, et bien souvent, si rien de ce qui est humain ne m’est étranger, je ne peux pas en dire de même de ce qui est chinois



Stupeur et tremblements

Au début, j’ai pensé à un dynamitage dans un des nombreux chantiers du centre. Puis à quelques bâtiments de Londres, qui enregistrent habituellement d’un léger frémissement l’approche d’un tube. L’ennui, c’est que le métro à Chongqing est encore en construction…

J’étais au premier étage de Starbucks quand les secousses sismiques ont commencé, ce lundi 12 mai. Quand j’ai confusément réalisé de quoi il retournait, j’ai éteint mon portable à la hâte, et descendu les marches quatre à quatre. Le personnel avait déjà déserté, mais s’était attroupé devant, avec la foule. Sur la gauche, de l’autre côté de la rue, les carreaux de céramique recouvrant un immeuble tombaient, et les cris fusaient. Les visages montraient un mélange de peur et d’incrédulité, le mien y compris. Mais que faire lorsqu’on est pris dans un tremblement de terre au milieu d’une ville qui gratte le ciel ? Question académique, jusqu’à hier. Instantanément, les rues se sont gonflées de voitures, de bus, de mobylettes. Les gens sautaient dans les taxis encore vides. Mais pour aller où ?

Instinctivement, j’ai passé en revue mon cadastre mental du centre, et j’ai décidé de me rendre au temple de Ar Hat. Pas très malin j’imagine, puisqu’il est entouré de bâtiments de deux étages en bien piètre état, entre lesquels il faut zigzaguer pour atteindre le giron de Bouddha. Mais je voulais être aussi loin que possible des tours de plus de cent mètres de haut. Peut-être mon instinct pense-t-il que les immeubles secoués par les tremblements de terre tombent comme des troncs d’arbre coupés.
Peu importe, cela dit, puisque les secousses n’ont duré qu’une ou deux minutes au plus. Au juste, quand j’avais quitté Starbucks le plus gros avait sûrement déjà passé. Toujours est-il que j’en ai été pour une petite frayeur. Le réseau téléphonique avait plié bagage, donc j’étais dans l’impossibilité de joindre ma femme, et dans le flou le plus complet quant à son sort. Etant donné que les tours tenaient encore debout, je me doutais qu’elle n’avait pas fini ensevelie, mais elle travaille au vingt-huitième étage d’un immeuble, et j’imaginais sans mal la descente infernale par les escaliers, mêlée à la foule hystérique.

De retour à ma résidence après avoir emprunté l’escalier que je prends habituellement, et où les habitants commençaient à recenser les dégâts, l’entrée est interdite, ce dont je me doutais, et je dérive alors jusqu’à Chao Tian Men, où je patiente avant de pouvoir rentrer chez moi et prendre mon appareil photo. Lors de ma descente depuis le centre, j’avais déjà remarqué le nombre de photographes et de cameramen dans les rues, et je voulais moi aussi témoigner par l’image. Au milieu du chaos, j’avais aussi été frappé par une scène qui m’a immédiatement rappelé The Children of Huangshi, nouveau film chinois que j’ai visionné ce weekend. On y voit dans une scène une colonne de civils fuir une ville bombardée par les japonais, et un marchand essayer de vendre ses derniers articles. Dix minutes après le tremblement de terre d’hier, j’ai vu des gens proposer des paquets de cigarettes à la foule hagarde et secouée.

Finalement, à ce que j’ai vu, la ville de Chongqing n’a enregistré que des dégâts matériels mineurs : l’épicentre se trouvait à quelque cinq cents kilomètres, au nord-ouest de Chengdu. Cela dit, pas besoin de davantage pour se faire une poignée de cheveux blanc : nous avons évité les crevasses holywoodiennes, les nuages de poussière et les pans de murs, les bris de fenêtre et les mouvements de panique tueurs, mais les rues étaient noir de monde, et dans ma bibliothèque, au trente-et-unième étage, un livre de photo sur Paris et Morale élémentaire de Queneau étaient tombés. Il en va en effet bien d’une morale des éléments, et l’ironie de la chose m’a fait sourire.

Pour éviter que le sort ne rigole trop sur mon dos cela dit, je me suis armé de solides mesures anti-sismiques : d’abord, hier soir j’ai descendu l’escalier de ma résidence en me répétant « ceci n’est pas un exercice ». Il m’a fallu cinq minutes, seul. Avec les autres résidents, et en escomptant qu’aucun ne décide de tomber ou de s’arrêter pour répondre au téléphone, il semble réaliste de doubler ce temps. Ensuite, j’ai placé une verre d’eau sur une commode, et j’y jette un œil de temps à autre, en particulier quand j’ai l’impression que le monde soudain se remet à bouger. Pour l’instant, il semble que ce soit juste ma tête. Espérons que ça continue.


 
 

Uno soit qui mal y pense

         Ayant invité des collègues chinoises à un repas chez moi, j’avais pensé que finir la soirée par un Uno serait une bonne idée. J’aime ce jeu, et les chinois adorent jouer en général. On ne marche pas deux minutes en ville sans tomber sur un petit groupe tapant le carton ; en particulier un jeu appelé « le proprio et les locataires ». Mais ce qui devait être une fin de soirée agréable s’est finalement avéré une expérience sociologique particulièrement éclairante. Et, oui, sur le moment, je l’avoue, particulièrement irritante.
Pour ceux qui ne connaissent pas le Uno, cette petite précision : il existe deux façons principales de pénaliser quelqu’un, soit en le forçant à piocher des cartes (avec le +2 ou le +4), soit en lui faisant changer de main avec un autre joueur qui a plus de cartes (avec le 0).
         Le repas s’était très bien passé, de façon tout à fait civilisée, et mesurée. Dès que la partie a commencé par contre, mes collègues ont complètement changé de visage : cris, rires nerveux, perles de sueur au front. Je n’exagère pas : je me suis même demandé si elles s’étaient injecté quelque substance illégale après le dessert. Drôle de réaction, mais après tout, rien de bien sociologique.
         Les choses sérieuses ont commencé une fois que l’une d’entre elles, X, la meneuse au bureau, a intégré les deux règles rappelées ci-dessus. Comme elle était en face de moi, le +2 ou + 4 ne lui servaient pas beaucoup pour m’atteindre. Par contre, dès qu’elle avait un 0, c’était pour votre humble serviteur. Okay, rien de bien méchant là non plus ; j’ai souvenir de quelques compatriotes parisiens en ayant fait de même. Là où l’aperçu dans la mentalité chinoise débute vraiment, c’est lorsque X décide que ses collègues doivent lui emboîter le pas. Pas subtilement, à l’aide de mouvements de pied sous la table ou de discrets coups d’œil, mais à force de bruyants « Allez, donne-lui, donne-lui, donne-lui. », « Prend les cartes de Denis, vas-y, oui. », et harangues du même genre.
Soit X me déteste, me dis-je, soit elle veut coucher avec moi. Qui aime bien, n’est-ce pas… Mais que penser des autres ? Car les suggestions de X ont été suivies à la lettre. Au bout d’un moment, la moutarde me montant au nez, j’ai bien tenté de leur expliquer qu’il n’y avait aucune raison que le 0 soit toujours pour ma pomme, qu’il serait même judicieux de penser à en faire profiter d’autres, mais rien n’y a fait, X prévalant toujours, et la partie s’est finie prématurément, puisque j’ai vite dépassé la barre des 500 points.
         Episode sans conséquence diront certains. Ah ah ah elles t’ont bien eu. A mes yeux pourtant, il est révélateur d’une attitude que je sais particulièrement chinoise pour avoir entendu plusieurs histoires de première main. L’une d’entre elles, d’ailleurs, m’ayant justement été contée par une des collègues ayant pris part à cette maudite soirée ! De quoi s’agit-il ? De la facilité avec laquelle le groupe se forme autour d’un but commun sans aucune forme de raisonnement. A partir du moment où X avait décidé de me couler, elle est parvenue à influencer les autres dans son sens, et, en dépit de quelques rares hésitations individuelles, elle a réussi à faire passer son message comme une lettre à la poste.
         Ce qui est étonnant, je le repète, n’est pas qu’une personne ait, pour une raison ou une autre, pris quelqu’un en grippe. Ce qui est étonnant, et, pour être franc, un peu effrayant, est la facilité avec laquelle chaque individu dans le groupe succombe à un message extérieur, renonce aussi naturellement à la jouissance de son avis personnel. Je me trompe peut-être, mais dans mon expérience ce genre de choses ne serait pas possible en France ou en Angleterre, à moins, bien sûr, que la personne visée soit un vrai con.1 Je crois que si quelqu’un harangue un groupe de joueurs et essaie de leur fourrer dans le crâne ce qu’ils doivent faire, certains vont mettre le holà. Personnellement – mais je pense que cela est vrai de beaucoup d’occidentaux – je n’aime pas que, littéralement, on me force la main, je n’aime pas qu’on essaie de m’influencer, en particulier quand c’est fait avec d’aussi gros sabots. J’aime agir par moi-même, penser par moi-même, et par ailleurs, dans le cadre d’un jeu de cartes, je ne vois pas l’intérêt de déchaîner un groupe entier sur un seul joueur. Peut-être m’illusionné-je là encore, mais je dirais que dans le même cas de figure avec des occidentaux, certains prendraient la défense de la « victime ». Pour restaurer un semblant de justice, pour réprimer les instincts, rappeler à tout un chacun des bribes de civilité, voire de civilisation.
         Je dois être honnête : au moment des faits, l’image qui m’est venue à l’esprit est celle d’une meute de chiens. L’homme, n’est-ce pas, est un loup pour l’homme. Une meute aveugle dirigée par une meneuse à oeillères. Bien entendu, il est tendancieux de trop lire dans une soirée de Uno.2 Cela dit, si ce phénomène d’aveuglement collectif et d’instinct grégaire apparaît aussi nettement pour quelque chose d’aussi futile qu’un jeu de cartes, lors d’une première soirée ensemble qui plus est, la question se pose de savoir comment le peuple chinois réagirait si d’aventure ses dirigeants – exemples fictifs bien sûr – se découvraient une dent contre Taiwan, ou le Tibet, ou le Japon… Après tout, X n’avait que sa voix et sa gestuelle. Le gouvernement chinois dispose de la télé, des journaux, et d’internet.
         Il y a beaucoup à redire à notre système éducatif, mais je bénis les penseurs lumineux qui ont formé les écoliers, par le biais du commentaire, de la dissertation ou du débat, à produire leurs propres opinions, à ne pas prendre un message pour argent comptant, en bref, à faire preuve d’esprit critique.3

(1) Con, chacun l’est toujours un peu, mais rarement suffisamment à mon avis pour mériter l’opprobre générale.
(2) D’autant que depuis, j’avoue, je n’ai pas renouvelé l’expérience.
(3) Je ne suggère pas qu’ils y arrivent à chaque fois, mais les germes sont là. A l’inverse, je n’oublie bien sûr pas que ces mêmes éducateurs ont également formé les nazis, qui n’étaient pas mal en matière d’enbrigadement non plus.




Cinq jours dans le Guizhou

         Près de 1600 kilomètres en voiture, dans la province la plus pauvre de Chine, le Guizhou, et pas d’accident. Pas même de dégât matériel, en dépit de la grosse bosse saute-moutonnée à 120km/h, des nids de poule en traquenard, et de l’inquiétant choc entendu sur l’autoroute Guiyang-Chongqing… Si je croyais en un dieu quelconque, je lui brûlerais quelques cierges. De ces cinq jours, je me suis donc sorti avec quelques sueurs froides, et un bon paquet de nerfs en boule. Bien peu comparé à cette voiture qui avait perdu (du verbe « perdre ») son train-avant après avoir percuté un gros caillou tombé d’une falaise, de cette Passat complètement écrasée, ou de ce camion tombé dans une rizière.
         Le Guizhou se situe directement au sud de la municipalité de Chongqing, et a ceci de fascinant que sa partie sud-est abrite plusieurs minorités ethniques, les Miao, les Gejia et les Dong en particulier. Apparemment, le Lao et le Thaï seraient encore parlés dans certains villages… Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le Français et l’Anglais ne se sont jamais sérieusement aventurés dans ces terres reculées. A mesure qu’on se rapproche de la frontière entre les deux provinces, le paysage, et le temps, changent : les montagnes se transforment en pains de sucre aiguisés, les terrasses se multiplient, le brouillard s’estompant, les couleurs sortent de leur nimbe, et les maisons se débarrassent des carreaux blancs pour de la terre, du bois ou des ardoises.


Malheureusement, à mesure que la vue s’améliore, l’état des routes se dégrade. Dans la capitale, Guiyang, dès qu’on sort du centre, les conditions sont telles que la circulation avance à 20 km/h. Je répète : 20 km/h. Vingt comme un mauvais crû. A Kaili, la « capitale » de la région sud-est, j’avais prévu de me rendre à Matang, un village Gejia situé à trente kilomètres. Après avoir passé à grand mal un petit étang noir comme la suie qui s’était invité sur la chaussée (il n’a pourtant pas plu une seule fois), entouré par de petits murets de goudrons et de gravats informels, mon pourtant valeureux 4x4 a décidé de retenir sa respiration, et m’a imposé de faire demi-tour en voyant ce qui l’attendait cinquante mètres plus loin : l’équivalent d’un champ de mines où chacune aurait été consciencieusement détonnée. Et je ne mentionne pas les embouteillages autour de Guiyang : vingt-sept kilomètres en deux heures trente, anyone ?

         Mais foin des ronchonnements. Le but de l’expédition était de côtoyer des minorités ethniques, et dans ce domaine, le séjour a été largement à la hauteur de mes espérances. J’ai passé une nuit dans une maison d’hôte à la sauce locale dans le village Miao de Xijiang : vue imprenable sur le bas de la vallée et les toits, odeur insupportable des toilettes/douches, et ronflements intenables de mon voisin. Le tout pour 40 kuai, c’est-à-dire quatre euros. Le village, comme le propriétaire de ma maison d’hôte, cherche à s’ouvrir au tourisme.1 Mais, comme ma maison d’hôte, cette ouverture est relative, et n’empiète en rien, en tout cas pas encore, sur les mœurs ou l’habitat traditionnels.
Les maisons sont toutes en bois, les toits en tuiles noires, la paille sèche joliment autour de piquets, les cochons sont bouillis entiers, les chevaux montent les escaliers en pierre chargés d’ardoises, chacun vit de son lopin en terrasse, où oeuvrent des buffles et où les hommes marchent parfois pieds nus, et les femmes portent des habits traditionnels. En particulier la coiffe, et cela se vérifie même à Kaili, la « grande » ville locale : la coiffe est la dernière chose à disparaître, c’est elle qui marque véritablement l’identité. Les connaisseurs savent identifier la branche précise de Miao à laquelle appartient une femme en fonction de ce qu’elle porte dans les cheveux. « Miao », soit dit en passant, est une appelation lâche sous laquelle le gouvernement chinois a rangé plusieurs groupes différents. Dont, d’ailleurs, les Gejia, qui ont plusieurs choses à dire à ce sujet. Sans me référer à mon guide, je me souviens avoir vu des femmes coiffées de ce qui ressemblait fort à une vulgaire serviette de bain, d’autres porter un bandeau noir, d’autres encore un peigne, sans parler de celles qui portaient des fleurs en plastique ou une couronne de feuilles d’argent surmontée de cornes elles aussi argentées.


         Dans les villages, ces coiffes sont encore accompagnées d’un haut traditionnel, décorés de fines broderies colorées aux motifs floraux ou animaliers, et les enfants sont portés dans le dos, enveloppés dans un magnifique rectangle de tissu lui aussi brodé qui se finit au sommet par deux sangles, que les femmes croisent au niveau de la poitrine. A Chongqing, le transport des enfants se fait, dans le dos toujours, mais dans des paniers en osier.
         La route en partie nouvelle qui va de Kaili à Xijiang, en passant par Leishan, traverse ou effleure plusieurs villages splendides, certains jouant la carte (relative encore une fois) du tourisme, d’autres pas du tout. Quelques kilomètres avant Langde, un pont de cables métalliques et de planches de bois grinçantes rallie un gros hameau suspendu dans l’intemporel au détour d’un coude de la rivière. Et pour peu qu’on veuille marcher à travers rizières, sentiers et terrasses, des maisons et villages isolés nous tendent les bras.


         Les saveurs culinaires sont différentes de celles de Chongqing. Le piment est moins présent, les herbes sont plus utilisées, ainsi que d’autres modes de préparation. La viande de chien est facilement disponible, et il semblerait que le rat figure également sur certains menus.
         A part plusieurs centaines de photos et des souvenirs en pagaille, j’ai ramené de ce séjour divers objets. Mon préféré est une pipe Dong : une tige de bambou foncé d’un mètre de long, terminée par une tête de pipe en pierre sculptée, et qui a fait de la route. Pour l’accompagner, une blague à tabac en osier. Je n’ai pas non plus résisté à un dragon sculpté dans du bois, aux couleurs vieillies et vermoulu, un porte-bébé, un collier Miao, ainsi que des chaussures pour enfant (en fait, une semelle et quelques fils au-dessus pour tenir au pied), avec cette particularité qu’elles sont, comme le collier, en argent. Dans la tradition Miao, le précieux métal est censé faire fuir les mauvais esprits. Au cas où ils voudraient vous croquer les pieds donc…
A Qingyan, la fameuse ville à deux-heures-trente-pour-vingt-sept-kilomètres au sud de Guiyang, j’ai craqué pour une estampe représentant un homme de profil. Rien d’ethnique et rien de bien spécial, sinon sa tunique d’un magnifique bleu et son inspiration que je dirais, étrangement, japonaise.
         Bref, cinq jours à marquer, comme la province, d’une grande pierre blanche.

(1) Avec le revers inévitable de la médaille: un groupe de jeunes sinophones américains, logés dans une maison d’hôte proche de la mienne, avaient trop sympathisé avec le mijio (alcool de riz), et ont fait un barouf affligeant jusqu’à une heure du matin. On va peut-être me traiter de “réac”, mais j’estime que c’est manquer crucialement de délicatesse et de jugeotte que d’infliger ses beuveries à des travailleurs de la terre, qui, entre autres, se lèvent aux aurores. Passe peut-être dans sa propre société (et encore), mais chez des Miao dans le Guizhou?



Les toilettes

         Quiconque espère saisir l’immense diversité des toilettes existant sur Terre doit venir en Chine. Je ne suis pas spécialiste du sujet, mais je pense en avoir déjà repéré 4 grandes familles, elles-mêmes subdivisées en plusieurs branches. Il y a les toilettes à l’européenne. Les toilettes à la turque. Et puis il y a les autres, les tranchées, voire les trous béants.
         A Chongqing, je me suis souvent remémoré les remarques dégoûtées de personnes de ma connaissance sur les sanitaires de tel ou tel endroit en France. On dit souvent que les voyages mettent les choses en perspective. Je confirme. En termes de saleté et de puanteur, les pires toilettes françaises jouent dans le haut de tableau des toilettes normales en Chine. Et, croyez-moi, je n’exagère pas le moins du monde. Souvent le sol colle. Les portes collent. Les robinets collent. L’air même colle. Cinq mètres au moins avant l’entrée, les effluves vous donnent une idée très précise de ce qui vous attend.
Pour une raison que j’ignore, les chinois recommandent souvent de ne pas jeter le papier dans les toilettes. Pour ne pas boucher les conduites, peut-être. Résultat, le papier jadis immaculé s’empile directement dans la petite poubelle ouverte qui agrémente chaque cabine. En plus, bien sûr, les serviettes hygiéniques. Et des crachats – quand ils arrivent à bon port. Cela, naturellement, dans le cas heureux où vos toilettes disposent de papier. Assez fréquemment, si vous n’avez pas pensé à vous armer d’un rouleau, vous faites avec les moyens du bord, et votre imagination.1
         Plusieurs fois, à la campagne, mon système digestif s’est rappelé à mon bon souvenir, et j’ai pu constater combien les sanitaires françaises étaient monotones. Pensez par exemple à une tranchée, genre 14-18, légèrement en pente, afin que la gravité fasse lentement son travail, et que les efforts combinés de chacun se mêlent dans la fosse septique du bout. Quand personne n’est là pour indiquer au novice comment procéder, il arrive que celui-ci se sente un peu désemparé : faut-il enjamber la tranchée, ou garder les deux pieds du même côté ? Question d’importance, car elle fait le tri entre les gens d’expérience et les autres. Entre les hommes et les petits garçons.
         Ce n’est pas un secret, la notion d’intimité est beaucoup plus lâche en Chine qu’en occident. La séparation entre toilettes individuelles n’est donc pas aussi stricte que « chez nous ». Ce qui peut donner lieu à des scènes assez comiques. Une pièce de dix toilettes à la turque, toutes isolées les unes des autres par des cloisons de… 50 cm de haut. Et sans porte. Du coup, occupé à vos affaires, vous pouvez jeter un œil sur ce que fait votre voisin. Ou, plus souvent – avouons-le – votre voisin vous regarde, amusé par ce-je-ne-sais-quoi.
         Pour revenir à la famille des toilettes à l’européenne, j’aurais tendance à dire qu’elle est mal adaptée aux chinois en particulier, et aux asiatiques en général. Les asiatiques sont souples, et quiconque a voyagé dans ces contrées lointaines sait que la position accroupie est un mode de vie. On attend accroupi, on discute accroupi, on fume accroupi. D’ailleurs, les restaurants de rue à Chongqing disposent en grande majorité exclusivement de minuscules tabourets. Et de tables assorties. Tout rayon d’ameublement qui se respecte au supermarché décline l’article sous tous les tons, dans toutes les formes.
         Je veux pour preuve de cette inadaptation une scène mémorable d’un des films tournés ces derniers temps à Chongqing, Crazy Stone. Une sorte de Snatch à la chinoise, croisé avec du Louis de Funès. Plus tôt dans le film, le protagoniste était entré dans une cabine à l’européenne pour trouver la lunette complètement souillée. A quelques jours de là, retournant aux toilettes, il pousse une porte et tombe nez à nez avec le coupable : un local faisant ses besoins accroupi sur la lunette.
         La prochaine fois que vous serez pris d’un haut-le-cœur dans les toilettes du café du coin rue Mouffetard ou avenue George V, répétez-vous « Chongqing ». Ca ira beaucoup mieux.

PS : un dernier mot, sur un sujet connexe : les couches. En occident, les bébés portent des couches, les adultes pas. En Chine, c’est l’inverse. Les seules couches en vente sont destinées aux grandes personnes. L’étonnante particularité des pantalons des enfants en bas âge est la longue fente qui sépare les deux jambes. En conséquence, il est fréquent de voir les parents accroupis dans la rue, leur enfant à bout de bras faisant ses besoins du moment. Maintenant que j’y suis habitué, ça ne m’étonne plus ; par contre je me demande encore comment les parents découvrent que leur rejeton a besoin de sa pause… Mais, je l’avoue, cela ne me regarde pas.
         Pour ce qui est des couches pour adultes, le secteur connaît le gros de son activité au moment du nouvel an chinois. Pourquoi ? Parce qu’à cette période tout un chacun retourne chez soi, la majorité du temps en train. Pleins à ras bord, leurs toilettes sont constamment occupés et deviennent rapidement des endroits encore moins recommandables que ceux évoqués plus tôt ; et c’est là qu’on comprend toute l’utilité des couches pour grands. CQFD.


1) Par esprit de compassion pour le lecteur, je garde mes secrets pour moi.
 
 


Un français (de Chongqing) à Beijing


         Pékin n’est plus la capitale chinoise. Elle a été remplacée par Beijing. Même ville, autre nom. Comme plusieurs anciens pays colonisés1, la Chine a décidé de se réapproprier ses lieux.2« Pékin » venait en fait de la déformation par les européens du nom original, « Beijing ».

         On pourrait penser que ce retour aux sources nominales s’accompagne d’un rejet parallèle d’autres caractéristiques occidentales. Après tout, le Starbucks qui vendait ses cafés à l’intérieur de la Cité Interdite a récemment été prié de laisser ce symbole de la « sinitude » tranquille. Mais il n’en est rien. En fait, Beijing est le plus beau cadeau qu’on puisse faire à un occidental exilé à Chongqing. Peut-être cette impression aurait-elle été différente si je m’y étais rendu directement de Londres, mais en l’état des choses, mon premier séjour dans la capitale a été celui d’un bienheureux.


         Aux yeux du chongqingais accidentel, Beijing allie en effet le meilleur des mondes chinois et occidental. Pour ce qui est de celui-ci, la circulation y est prévisible ; les habitants étant habitués aux blancs, ils ne les dévisagent pas ; le bruyant raclage trachéen qui précède les crachats si inévitables à Chongqing est assez peu fréquent ; les vendeurs/euses des magasins ne sautent pas à la gorge du client. Les jeunes, en particulier dans la restauration, connaissent au moins des rudiments d’anglais, sinon mieux.3 Alors qu’à Chongqing je ne connais que cinq restaurants « internationaux », à Beijing il est possible de manger n’importe quelle cuisine dans beaucoup d’endroits du (grand) centre. Enfin, on y trouve plusieurs petits bistros « décalés » très agréables, comme à Montmartre, Montorgueil, Camden Town ou Southwark.

         Mais, fort heureusement, Beijing conserve une forte identité chinoise. Vrai, la majorité des nouvelles constructions ne jureraient aucunement à New York, Berlin ou Auckland. Même les merveilles architecturales prévues pour les Jeux Olympiques de 2008 sont assez peu marquées de l’empreinte culturelle chinoise. Les architectes derrière ces projets faramineux, des occidentaux, ont bien entendu essayé d’incorporer un peu de l’esprit du pays dans leurs plans. L’opéra-œuf arbore une démarcation qui fait clairement référence au Yin et au Yang ; le stade-nid renvoie, entre autres, à une spécialité culinaire très prisée. Si on cherche bien, on peut même faire des rapprochements entre la piscine-cube ou les tours de CCTV, la chaîne de télévision publique, et certains préceptes philosophiques qui ont profondément marqué la Chine. Toutefois, le projet le plus visiblement inspiré par la culture millénaire du pays est probablement l’aéroport, qui du ciel devrait ressembler à un dragon.4 Si le symbolique a sans doute du bon, il semble toutefois douteux que l’héritage architectural puisse se perpétuer uniquement par ce biais.


         Non, décidément, les chantiers qui bourgeonnent à Beijing n’ont pas vocation à célébrer la tradition ; ici comme ailleurs ils pointent vers une postmodernité vaguement planétaire. Me faisant ces réflexions, j’ai lentement été amené à réviser mon impression d’une émission passée sur CCTV9 il y a trois mois. Le journaliste, qui interviewait un important américain, lui avait demandé si faire construire tous ces monuments-phares par des étrangers n’était pas dangereux pour la Chine. Sur le moment, j’y avais vu un réflexe protectionniste, un léger rappel de la méfiance supposée des chinois envers ce qui ne vient pas d’eux. Sur le moment, je m’étais dit que la France aussi commissionne des étrangers pour certains de ses grands chantiers.5 Et on ne penserait pas à s’en plaindre.


         La différence est qu’en Chine, en même temps qu’on construit du postmoderne, on a tendance à détruire du traditionnel, alors qu’en France en particulier, et en occident en général, le postmoderne se construit en parallèle d’une féroce préservation de l’ancien : la Défense en elle-même n’est pas inoubliable ; la Défense à côté des boulevards haussmanniens est beaucoup plus remarquable. L’exemple le plus frappant de cette attitude assez occidentale en est sans doute Londres, où sur une même rue peuvent se succéder des bâtisses de chaque période architecturale ayant eu cours depuis le 16ème siècle. Dans ces termes, je comprends mieux la réaction du journaliste en question. Il n’est pas dit qu’un architecte chinois6 fasse forcément mieux honneur à la tradition de son pays, mais ce que cette question soulève, finalement, c’est le besoin de garder contact avec son héritage. Si ce contact n’a pas lieu dans les nouvelles constructions, qu’il se fasse au moins dans l’amorçage d’une politique de restauration/conservation de l’ancien.


         C’est simple : sur les quatre jours que j’ai passés à Beijing lors de ce premier séjour, j’en ai consacré trois et demi aux hutong. J’ai été impressionné par le stade-nid et les tours CCTV, mais les hutong m’ont émerveillé. Et c’est par eux que Beijing m’a semblé représenter le meilleur du monde chinois. Un hutong est une rue typique : chaussée en terre, arbres épars, maison grises à un étage, de style traditionnel, toilettes publiques, et vie locale.7 Je sais pour l’avoir lu que les maisons s’organisent autour d’une cour commune, derrière les façades. Mais il n’est pas besoin de passer de l’autre côté pour être enchanté par le lieu : errer dans les rues/ruelles suffit amplement.

         Je ne dis pas que ce sont forcément des endroits idylliques à vivre : traditionnellement les pièces sont petites, sombres, du fait de la petite taille des maisons les toilettes sont dans la rue… Mais y remédier n’a rien d’insurmontable, et ne nécessite en aucune manière qu’on les remplace par des HLM, seraient-ils « sinisants ». C’est peut-être en pensant au sort des hutong que mon journaliste s’inquiétait : en quelques décennies, Beijing en a en effet perdu 4000. Les 2000 restants devraient être choyés comme un os de Mao. A défaut d’une intervention chinoise, l’UNESCO au moins devrait agir.

 


         En attendant, quiconque désire se repaître de la Chine dont sont fait les rêves doit y planter sa tente. Pour les photographes, les hutong sont un don du ciel, car la vie s’y passe dans la rue : les enfants sautent à la corde, les vieux jouent aux cartes, les vélos passent, les ateliers sont à ciel ouvert, les marcheurs marchent, les échoppes vendent… Etrangement, dans un hutong on se trouve au cœur de Beijing, une mégapole de quelque 15 millions d’habitants, connue pour ses embouteillages monstres, et pourtant le silence y est assourdissant. La vie s’y mène au ralenti. Et, comble de chance, en dehors de cinq ou six hutong touristiques, on peut y passer une demi-journée sans voir d’étranger.8


         Quand j’ai réussi à me décoller de mes hutong, j’ai fait dans la demi-journée restante le pèlerinage attendu vers Tian An Men. Et, là aussi, l’expérience a été appréciable : entre l’immense portrait de Mao à l’entrée de la Cité Interdite, la gigantesque place, les hommes en uniforme, les vélos, l’endroit a indéniablement quelque chose. D’impressionnant. De chinois. De communiste. Quand vous vous y trouvez, vous n’échappez pas à la forte impression que des siècles vous contemplent.


         Que la même impression m’emplisse à chaque fois que je remettrai les pieds à Beijing, c’est bien tout ce que je souhaite.

(1) Dont la Chine fait, en quelque sorte, partie : à la suite des guerres de l’opium, elle avait dû concéder des parties de son territoire aux pays étrangers : Hong-Kong, Shanghai…
(2) La Birmanie n’est plus : vive le Myanmar. Canton a vécu, et s’appelle aujourd’hui Guangzhou. La première grande vague de « rebaptême » avait eu lieu après l’indépendance des pays africains.
(3) Attention, je ne dis pas que les chinois devraient parler anglais ; mais il faut reconnaître qu’il est plus facile pour le touriste occidental de parler anglais que mandarin.
(4) Design de Norman Foster.
(5) Le viaduc de Millau est l’enfant de Norman Foster, encore lui, le centre Pompidou celui de Richard Rodgers, tous deux britanniques. La pyramide du Louvre revient pour sa part au sino-américain Leoh Ming Pei.
(6) Probablement formé en Amérique ou en Europe.
(7) A noter que de plus en plus d’étrangers louent, voire investissent, dans les hutong.
(8) Je n’ai rien contre eux, mais il faut avouer qu’une photo de vie locale chinoise avec un américain portant short de surf, tongs et pectoraux botoxés perd un peu de son charme.





Dans le sillage de Mao

         Tous les soirs, entre 18h et 19h, une traînée lâche de points colorés défile le long de la rive nord du Yangtzé. Pour les voir toucher terre, ces points, il faut passer du balcon à ma chambre à coucher – oui, j’ai la vie dure. L’eau est marron. Les gens « éduqués » de Chongqing appellent le Yangtzé la « rivière-toilettes », même si la couleur vient principalement de ce qu’on a affaire à une rivière alluviale. Cargos, ferry, dragues, embarcations de pêcheurs et bateaux-restaurants suivent ou remontent le courant, puissant, en direction des usines et des Trois Gorges au nord, ou au sud vers le premier coude du Yangtzé et, non loin, sa source.


         Ma résidence a pour nom, typiquement chinois, haike yingzhou, ou « paradis au bord de la rivière ». Mais elle se situe au cœur du quartier des livraisons : à son pied, de vieux camions surchargés de cartons en tous genres viennent dégorger leurs biens, qu’une armée de bangbangmen, des porteurs utilisant deux cordes et un bâton de bambou, se charge de distribuer dans toute la ville. Mon paradis est du coup mitoyen d’immeubles où vit la couche pauvre de Chongqing, c’est-à-dire les travailleurs « illégaux », ou « migrants », dont le crime est d’avoir été attiré de la campagne proche par les lumières de la ville. A côté du cinq étoiles, le moins cinq étoiles.


         La guirlande du Yangtzé qui s’illumine entre 18h et 19h chaque jour que le Parti fait, quand on y regarde de plus près, se compose de balochons hermétiques de couleurs vives, et de têtes. Une file chinoise de nageurs dans la rivière-toilettes. Ils arrivent toujours à bon port, accostant avec une grande précision au même endroit, une pente douce en ciment, sur laquelle ils se reposent, quelques minutes, de leurs efforts. Là aussi où d’autres pataugent, batifolent, ou, plus pragmatiquement, baissent leur short à mi-jambe et donnent raison au surnom du Yangtzé, quand bien même de joyeux congénères passent auprès d’eux, agréablement portés par le courant et les tous nouveaux alluvions.


         Chaque jour que le Parti fait, la légendaire traversée du fleuve par Mao Zedong en 19661 est réitérée par des anonymes. Mais pour quelle raison ? Qui sont ces mauvais imitateurs ? Des admirateurs de Laure Manaudou privés de piscine ? Le club local de visite des égouts ? Après enquête, il s’avère que ce ne sont que des sans-le-sou habitant sur mon pallier mais travaillant sur des chantiers du côté sud du Yangtzé, et incapables de payer le taxi pour revenir. Où, je vous le demande, va une Chine dans laquelle de piètres immigrants souillent le sillage d’airain du révéré Timonier ?

(1) D’après les sources officielles, il aurait alors couvert 15km en une heure. A 73 ans. Ce qui n’est pas mal, quand on sait que Grant Hackett, 27 ans, détient le record du monde sur 1500m avec un peu moins de 15 minutes… Eh oui, les gens savaient nager à l’époque.




La curiosité

Les statistiques qui m’avaient été fourni avant de venir à Chongqing étaient sans équivoque : 8 millions de chinois, 200 étrangers. A l’heure qu’il est, je n’ai rencontré que deux compatriotes installés ici – on m’a assuré qu’il y en avait quelques-uns de plus à Shapingba, le quartier universitaire.

Je me répète souvent ces deux faits. Je veux me convaincre que c’est la raison expliquant la curiosité des Chongqingais. Je dis curiosité, mais c’est par gentillesse. Pour ne pas m’attirer les foudres des lecteurs. Pour être plus précis, j’ai souvent l’impression d’être un animal rare qu’on parade en ville. Depuis que je suis à Chongqing, j’ai pris la décision de ne plus visiter les zoos : les pauvres bêtes qu’on montre du doigt, dont on rit, et qu’on dévisage toutes les deux minutes, c’est moi. C’est l’étranger à Chongqing.

Différence culturelle. Je me le répète aussi. Et je me demande fréquemment comment les européens de la rue ont réagi quand les premiers asiatiques sont arrivés chez eux. Aujourd’hui, je sais qu’en France il ne serait pas acceptable de crier « chinois, chinois » dès que l’un d’entre eux montre le bout du nez. Pas bien. Le Français le dira peut-être à son ami, mais en sourdine. Par respect. D’aucuns disent par hypocrisie. Possible. Cela dit, personnellement, un peu d’hypocrisie me ferait un bien fou : je me suis vite lassé des cris de lao wai (étranger), des cous tordus, des regards insistants, des rires et des sourires. Un temps ça va. Mais comme c’est à chaque sortie, ça commence à faire beaucoup.

D’un côté, il ne faut pas se plaindre : les blancs jouissent d’une bonne réputation. On nous envie un peu : par rapport aux chinois on est grands, riches, et on est barbus. Etre japonais à Chongqing doit être autrement délicat. Du coup, quand le cri de lao wai déclenche un mini fou rire collectif là où je passe, je sais au moins que la joie que j’ai occasionnée n’est pas mal intentionnée. Encore que…
Alors, sage, philosophe, je continue mon chemin. J’entre à Starbucks – mon île au loin, ma Désirade – je commande quelque chose, et je sors mon ordinateur portable, que j’allume pour travailler. A peine ai-je commencé que je sens une présence dans mon dos : un homme, debout et les bras croisés, semble transfiguré par mon écran. Je le regarde. Il me sourit. Sage, philosophe, j’essaie de comprendre. Peut-être n’a-t-il jamais vu d’ordinateur de la sorte ? Curiosité logique pour l’inconnu technologique ? Mais sur les dix autres clients de Starbucks à ce moment-là (tous chinois), quatre en ont un, et aucun n’a d’ange gardien.

Une heure après avoir fait un frappucino du curieux, je me rends au supermarché. A Carrefour, d’ailleurs. Une société française. Je respire enfin, je suis en territoire connu, à l’abri des regards. Mon cul – pour citer Zazie. Cette fois, par contre, ce n’est pas ma personne qui fait fureur, c’est mon caddy. Les clients passent, mais ralentissent pour jeter un, deux, et enfin toute leur collection d’yeux dans mes provisions. Et ce n’est pas comme si c’était fait discrètement ; imaginez votre réaction en voyant un sosie nain de George Bush en culotte courte vous croiser dans la rue : vous baissez la tête, le regard incrédule et fixe. Peut-être même vous arrêtez-vous de marcher pour être bien sûr d’avoir vu ce que vous avez vu. Aux caisses, la personne devant moi et les queues voisines ont les yeux tellement rivés sur mon caddy que Mao Zedong pourrait faire un saut périlleux sur mon crâne dans l’anonymat le plus complet.

Eh oui, je mange des céréales. Eh oui je me brosse les dents. Eh oui je bois du lait… Je suis un lao wai en cage. Ne manquent plus que les cacahouètes.1

Mais bref. Encore étrangement sage et philosophe, je rentre dans mes pénates. Et je décide d’aller me détendre, après ces rudes épreuves, dans le spa de ma résidence.2 Je me déshabille – ce qui est de coutume ici –, m’équipe de ma clé de vestiaire et, serviette sous le bras, marche dans le dédale des couloirs pour me rendre au bassin d’eau chaude. En chemin, je croise coup sur coup trois personnes. Deux ont eu le temps de baisser les yeux en me voyant. Ah me dis-je, pas de cris intempestifs, pas de rictus… Juste les yeux baissés. Mais soudain, un doute m’emplit, et je me demande pourquoi baisser les yeux à ma vue. Je ne porte ni ordinateur portable, ni caddy. En fait je ne porte rien… C’est alors que, suivant leurs regards, je découvre l’objet de leur ultime curiosité : mon pénis.

Curiosité mal placée ?, à vous de juger. Toujours est-il que mon sexe n’a jamais été autant dévisagé qu’à Chongqing. J’en ai déduit que, puisque les asiatiques ont en Europe la réputation d’avoir de petits sexes, les blancs doivent ici avoir la réputation inverse. Et on vérifie. C’est pratique, on a justement un spécimen en liberté. Ladite question ne m’a, à vrai dire, jamais passionné, mais je crois pouvoir affirmer que si j’ai un jour, à 12 ans, tâché d’y apporter une réponse en France, je l’ai fait hypocritement, un regard en coin, subreptice. Les joues légèrement rougies. En tout cas, je suis sûr de ne pas avoir arraché des yeux le sexe du pauvre hère asiatique qui passait par là.

Les bons jours, je me dis : différence culturelle, curiosité bon enfant, tire pas à conséquence, bla bla bla. Mais ma réserve de bons jours s’amenuise. Les autres jours, de plus en plus souvent donc, je nourris des pensées pas du tout avouables, que je tairai donc ici. Je ne pensais jamais dire ça, mais aujourd’hui je donnerai beaucoup de choses pour une heure à Oxford Street.

1) Qu’on ne m’a encore jamais lancées. Par contre, dans deux villages différents, j’ai déjà reçu une montre et une baguette de bois. Allez comprendre …
2) Je suis d’accord avec vous, j’ai la vie dure.

 
     
 

Le code de la (dé)route

« Vous qui conduisez à Chongqing,
perdez toute espérance »
Lao Tseu Dante

La première chose qui saute aux yeux en arrivant à Chongqing, c’est la conduite. Alors que le gouvernement local mène par ailleurs la danse à la baguette, il fait preuve d’un laxisme certain en ce qui concerne les routes. C’est vrai que Chongqing est un peu à part : à Kunming, Wanzhou, Beijing ou Chengdu, les mœurs semblent assez proches des nôtres. Mais Chongqing, parce qu’elle est posée au milieu de collines et qu’elle est récente, n’a pas eu droit aux avenues « communistes » – droites et monumentales – qu’on trouve ailleurs. Ici, les rues sont assez étroites, sinueuses, montent et descendent, se faufilent en zigzaguant entre immeubles et chantiers. Pris de vitesse par le développement immobilier post-97, les responsables du plan d’aménagement routier semblent avoir fait bévues sur bévues, et en conséquence la conduite dans Chongqing est un véritable cauchemar – ou une aventure surréaliste, selon l’humeur.

Ces crimes contre le bon sens aident en partie à comprendre l’anarchie totale qui y règne sur les routes1. Mais, comme toujours, l’explication est insuffisante à rendre compte des mœurs de conduite locales, qui dépassent de loin ce que j’ai connu ailleurs (à Rome, en Slovaquie ou au Sri Lanka par exemple), et semblent tout droit sorties de l’esprit tordu d’un fou qui serait tombé dans la marmite d’opium étant petit.

La manœuvre la plus courante à Chongqing, et de loin, est la queue de poisson. Les lignes continues sont le lieu de plus de dépassements, demi-tours, voire arrêts, que leurs cousines. Dans un pays qui roule à droite, doubler se fait les trois quarts du temps par la droite, voire par la très usitée bande d’arrêt d’urgence ; quand c’est du bon côté, c’est en majorité en forçant les voitures venant en sens inverse à s’écarter – pour ne rien dire du doublement en virage, plus commun que les rizières. Il n’est pas rare qu’aux feux rouges les automobilistes s’agglutinent du mauvais côté de la route. Le concept de priorité à droite n’existe pas, et il ne semble pas exister de règle concernant les axes prioritaires : les chauffeurs entrent en trombe sur les ronds points et sur les routes, ce qui fait que les personnes engagées doivent impérativement freiner, ou se déporter sans prévenir, avec les aléas qu’on imagine2. En dépit de cet état de fait, les objets les plus inutiles dans les voitures de Chongqing sont les rétroviseurs et les clignotants.

Si au Sri Lanka les seigneurs de la route sont les bus, ici ce sont les taxis. L’armée de taxis jaunes qui déferle de façon à peu près continue dans la ville. Fréquemment, je voyage avec des hommes et des femmes qui feraient peur à Sami Nacéry lui-même. Pas nécessairement au niveau de la vitesse pure, mais en terme de slalom, ils rappellent en effet Luc Alphand. Vous allez dire que ce n’est pas forcément un mal, et je suis d’accord quand la piste est entourée d’un cordon de sécurité et que même une mouche ne s’y aventurerait pas sans demander son autorisation au président de la république. Mais en l’occurrence les piétons, les carrioles, voire les chiens, traversent au petit bonheur la chance. Je l’avoue, à Chongqing j’ai toujours peur en taxi. Peur de voir quelqu’un ou quelque chose passer sur le capot, sous le châssis, et peur de me faire greffer un pare-choc à la place de la hanche.

Parce qu’ils sont les rois de la jungle urbaine, les taxis exacerbent un tic déjà difficilement supportable chez les automobilistes chinois : le klaxon. Ici, on a l’impression que c’est le premier cadeau fait aux nouveau-nés tant s’en servir est une deuxième nature. Certains chauffeurs ont les doigts autour du volant, et le pouce constamment sur le bouton du klaxon. Et ils appuient, et ils appuient, et ils appuient. Pour forcer les voitures à avancer ; pour empêcher un piéton ou un chien de traverser ; pour prévenir qu’ils arrivent ; pour demander si la page 26 du Petit livre rouge est applicable au « socialisme à caractéristiques chinoises » ; pour chasser les feuilles mortes de la rue ; pour affirmer leur humeur ; pour dégourdir leur pouce ; pour interroger les astres. Et j’en passe. Etrangement, les camions sont assez parcimonieux en la matière. Sauf quand ils entrent dans les tunnels, où ils aiment alors à exercer leurs cornes de brume – sans doute pour tester la solidité des parois.

Cette hyperactivité klaxonnante a clairement de quoi énerver l’occidental. Mais je voudrais ici avouer à la décharge des Chongqingais que, pour avoir passé le cap de conduire à Chongqing, je me rends maintenant tout à fait compte de l’utilité de la chose : le code de la route étant une blague qu’on fait semblant de connaître pour passer le permis, les réactions des automobilistes étant parfaitement imprévisibles, et les gens utilisant les rétroviseurs pour repasser leurs pantalons ou servir le thé, le klaxon s’apparente finalement à un moyen de survie. Comme personne ne prête attention à ce qui se passe autour, que les chinois ne semblent avoir qu’une conscience très limitée de l’altérité, au niveau purement pragmatique il est judicieux de faire connaître sa présence.

Autre habitude irritante, que pour le coup je n’arrive pas à m’expliquer : les pleins phares. A la nuit tombée, et même là où l’éclairage public est très acceptable, une grande part des voitures roule en plein phare. Par la force des choses, je conduis donc moi aussi sans me servir de mon rétroviseur intérieur, constamment baissé, pour ne pas être ébloui par les voitures dans mon dos.

Le dernier élément qui complote à faire de la conduite à Chongqing un exercice d’équilibriste ulcéré, c’est la vie qui grouille sur la chaussée. En ville pourtant, les trottoirs sont assez larges. Mais ils sont à peu près monopolisés par les échoppes, cireurs de chaussures, vendeurs à la sauvette, cordonniers et autres « petits métiers ». Résultat, les piétons sont relégués sur la rue, et une double voie citadine se réduit souvent au mieux à une voie et demie, au pire à une voie unique. Cette familiarité forcée a d’autres conséquences fâcheuses pour la circulation, puisqu’il n’est pas rare de voir des gens discutant assis sur la chaussée, un bon samaritain expliquer carte en main à un touriste où aller en plein milieu de la rue, ou des balayeuses en gilet fluorescent ramasser nonchalamment un morceau de papier au milieu d’une autoroute – vous savez, ces endroits où les voitures circulent en moyenne à 110 km/h. J’en ai rencontré deux en me rendant à Wanzhou, et quand vous passez à côté d’elles, les balayeuses lèvent à peine la tête, d’un air blasé3.

Parallèlement, et pour vraiment finir cette fois, les automobilistes aiment s’arrêter. S’immobiliser. Sur le côté de la route la plupart du temps, mais il faut savoir que le « côté » a une extension plus large en Chine qu’en occident. Le côté pour une double voie, cela veut dire sur la voie de droite, ou sur la voie de gauche. Pour parler à quelqu’un, déposer un ami, acheter de l’eau à la vendeuse du coin, consulter une carte, voire, tout bonnement, se garer… Peu importe la raison, le résultat est le même : de mini-embouteillages, encore et toujours des klaxons, et de nouvelles envies meurtrières chez votre serviteur.

Je l’ai déjà laissé entendre plus haut : dans mon expérience au moins, les chinois ne semblent pas concevoir le devoir civique, ou l’altérité, de la même façon que les occidentaux. Ils conduisent un peu de façon solipsiste, soucieux de ce qui se passe devant eux, mais sans égard visible pour les voitures qui les suivent. Etrangement, quand je repense à certains Fangio parisiens, j’ai l’impression de voir des enfants de chœur.


1) Le nouvel arrivant pourrait logiquement être amené à penser que les chongqingais font exprès d’enfreindre le code la route. Si chaque infraction était récompensée d’un centime d’euro, chaque conducteur aurait en effet un beau pactole pour arrondir ses fins de semaine. Etonnamment pourtant, je n’ai encore jamais vu de policier arrêter de voiture.
2) La tôle froissée est très fréquente, ce qui donne lieu à d’intéressantes scènes dans un pays où seule une minorité des automobilistes est assurée. Les accidents physiques, mo