Zeus gardien
Londres - St-Martin's
 

Je me souviens d'Alain Robbe-Grillet par Benoît Peeters
 

Il comptait bien devenir centenaire, m’avait-il dit alors qu’on célébrait ses 80 ans. Mais ce n’était nullement pour s’assagir et prendre la pose du vieillard apaisé. Il rêvait de provoquer mieux encore : il n’aura pas eu cette chance.

J’avais commencé à le lire à 15 ou 16 ans. Des romans comme Le Voyeur ou Dans le Labyrinthe me résistaient ; Pour un Nouveau Roman m’excitait. L’année de mes 18 ans, je me suis immergé dans son œuvre avec passion. J’admirais ses audaces, sa force d’invention, sa capacité à se remettre en question d’un livre à l’autre. Il est l’un de ceux qui m’a le plus donné envie d’écrire, et c’est à lui, sans trop de vergogne, que j’ai adressé mon premier texte. Quelques jours plus tard, je l’ai rencontré pour la première fois dans son minuscule bureau de la rue Bernard-Palissy : il m’intimidait au plus haut point, ce qui l’amusait beaucoup.

Robbe-Grillet jouait volontiers les dragons ou les démons. Dans Pour un Nouveau roman, il avait lancé une série d’anathèmes aussi efficaces que simplificateurs : le récit et le personnage étaient morts, tout comme la Nature, l’humanisme et la tragédie auxquels il réglait leur compte en quelques pages. Mais si pour certains de ses contemporains Robbe-Grillet incarna la violence des interdits, j’ai personnellement trouvé en lui un homme d’ouverture et de curiosité.

Un élément a joué un rôle essentiel dans ma perception de ce que nous appelions alors la « modernité » : les colloques de Cerisy-la-Salle et singulièrement celui qui lui fut consacré en juillet 1975. Ces dix jours virent  se confronter et s’affronter, dans un mélange indissociable de théâtre et de théorie, l’étonnant directeur de colloque qu’était Jean Ricardou et le vivant objet d’étude qu’était Alain Robbe-Grillet. Trônant dans un fauteuil derrière le conférencier, l’auteur de L’Année dernière à Marienbad adressait des clins d’œil réguliers au public qui se pressait dans la bibliothèque ou interrompait l’orateur d’un goguenard : « Mais non, Machin, elle existe vraiment la maison de La Jalousie. »

Si Robbe-Grillet jouait, non sans un plaisir pervers, avec les discours qui se tenaient à propos de son œuvre, il savait aussi se montrer accessible aux jeunes gens que nous étions. Il insistait pour que nous lui gardions une place à table, « loin des raseurs » nous disait-il, ou pour que nous l’accompagnions en promenade. Tandis que nous marchions, se souvenant qu’il était ingénieur agronome, il interrompait les conversations littéraires pour attirer notre attention sur un arbre ou une plante, l’appelant d’un nom savant que nous nous empressions d’oublier.

Le paradoxe, c’est qu’on ne cessait alors de parler de la « mort de l’Auteur » et qu’il était là, lui, dans une présence rayonnante : l’Auteur dans toute sa splendeur.

Nous nous sommes revus de loin en loin. J’ai continué à le lire. Et c’est en 2002, alors qu’approchait son quatre-vingtième anniversaire, que j’ai eu envie de réaliser de grands entretiens filmés avec lui. Il accepta aussitôt. Ces « jeux de mémoire », comme nous les appelions, furent tournés dans cette Normandie qu’il aimait, à l’abbaye d’Ardenne où il avait déposé toutes les archives de sa vie et de son œuvre : photos, manuscrits, extraits de presse, correspondances… Nous baignions littéralement dans son univers. Remarquable conteur (malgré la réputation de sévérité du Nouveau Roman et les oukases prononcés dans ses premiers essais), Robbe-Grillet n’était pas un interlocuteur facile. L’entretien prenait souvent les allures d’une rixe, et il m’arrivait de redevenir l’étudiant timide que j’étais lors de notre première rencontre. Je le revois dans notre petite salle de montage, insistant pour couper ma dernière intervention à la fin d’une séquence. « Tu comprends, finit-il par expliquer, on dirait que tu as le dernier mot. » Je le lui laissai bien volontiers.

Son rire et ses provocations me manquent déjà. Ses livres continueront longtemps à m’accompagner.


Benoît Peeters rend hommage à Alain Robbe-Grillet, qui vient de disparaître. Benoit a réalisé un DVD d'entretiens avec lui : www.lesimpressionsnouvelles.com


   
Je me souviens que Steve McQueen m’a proposé un rôle par Christian Gatard
 

L’année qui précéda mon départ pour la coopération en Corée du Sud, j’avais été engagé comme interprète sur le film qu’il tournait sur les 24 Heures du Mans. Je passais mon temps à crier en français les vociférations que Sass Bedig, l’obèse et irascible spécialiste des effets spéciaux, lançait à la cantonade au moment où il appuyait sur la commande électrique qui déclenchait les explosions des Ferrari. Je traduisais les obscénités que Van Dutch proférait entre ses bouteilles de bières et ses égéries hippies quand il dessinait les flammes multicolores qui allaient le rendre célèbre trente ans plus tard sous la forme d’une marque de vêtements et d’accessoires. Je passais aussi une bonne partie de mon temps à servir d’interprète aux avocats du bon peuple sarthois qui se plaignait des incartades en tout genre de l’équipe de tournage. A croire que Le Mans  avait été mis à feu et à sang : le directeur de production allemand, un Curd Jurgens patibulaire, faisait oublier que la guerre était finie depuis 35 ans.

Steve s’occupait essentiellement des jeunes filles qui rôdaient autour de sa caravane de star. Il était le stéréotype ambulant, parfaitement conforme à son mythe de séducteur, ce qui avait quelque chose de profondément réjouissant. Il ne s’occupait guère de moi.  Il  voulut toutefois me faire jouer le rôle d’un journaliste vaguement branché, sans doute parce que je portais une veste de surplus américain. Le syndicat des figurants opposa un veto absolu : ma carrière d’acteur connut son premier revers. Le film fit un flop retentissant, mon nom n’était pas au générique.

Steve repartit chez lui. Je refusai une proposition d’assistant du producteur allemand sur le nouveau James Bond en Afrique du Sud. Des réactionnaires syndiqués avaient interdit à Steve McQueen de faire de moi une star.
   
Je me souviens de ne pas avoir voulu monter la montagne par Christian Gatard
 

 Je venais d’arriver à Ouarzazate. Miles Mark et Simon de Bendern voyageaient de conserve depuis quelques jours. Deux grands anglais aux cheveux longs, produits typiques de leur classe. Le premier avait pour parents une juge de paix et un haut fonctionnaire au Foreign Office, le second vivait dans le château familial et élisabéthain dans le Kent.
Ils étaient assez beaux à voir. C’était la fleur de l’âge. L’âge où il faut se distinguer à tout prix.

Nous avions tous les quatre –  je voyageais avec mon frère – posé nos sacs à dos sur le sol et nous contemplions un massif sec et pierreux brûlé par le soleil.

Soudain, Simon pointe le doigt vers le sommet. Il est pour moi, fait-il, prenant possession virtuelle du mont chauve. Il propose de faire l’escalade le lendemain, départ avant le lever du jour. Qui vient ? Personne. Pas le cran. Simon est monté seul. Hidalgo de naissance et de tempérament, il illustra ce jour-là le défi que le picaro allait devoir relever.

Simon de Bendern en cette fin des années soixante était un jeune aristocrate anglais dont la sœur allait être photographiée dans une manif sur le boulevard St-Germain. Cet exploit valut à la jeune fille d’être immédiatement déshéritée par son père qui eut droit à son tour à une nécro d’une demi-page dans le Monde à sa mort dans les années 80. La photo fit le tour du monde et la Une de Match. La presse people relata l’épisode. Je ne connaissais pas la sœur et n’en appris l’existence que beaucoup plus tard1.

1) On se souvient peut-être que ce fut à son corps défendant qu’elle brandissait un drapeau révolutionnaire sur les épaules d’un gaillard dont on sut plus tard qu’elle ne connaissait pas même le nom. Elle passa à la télé chez Jean-Luc Delarue trente ans plus tard.



   
Je me souviens de Jean Claude Darnal par Blaise Gingembre
 


Le soir du lancement du livre de Gilles Schlesser, Le Cabaret « rive gauche » ., dans les salons de la Sacem, un personnage aux traits creusés au burin, enveloppé d’une parka militaire, erre d’un groupe de convives à l’autre. Son visage ne m’évoque rien mais son air perdu, sa dégaine chaloupée, le désigne évidemment comme un des survivants du livre que Gilles vient de publier.. Ils sont plusieurs ce soir accrochés aux flûtes de champagne. Interrogateur, je me penche vers Gilles.
- C’est Jean-Claude Darnal., me glisse-t-il.

Jean-Claude Darnal n’est pas une star et ne le fut peut-être jamais. Jean-Claude Darnal est une affiche que j’ai entrevue dans les années 60 quand je passais un week-end de temps en temps à Paris. Je n’ai aucun souvenir de ses chansons, aucun souvenir de sa carrière. J’ai en mémoire une affiche de l’époque et ce vieillard qui fait écran devant. J’essaie de faire le point, de recaler l’homme dans l’affiche. Gilles me glisse : il a bourlingué, c’est un aventurier. Je regarde le bourlingueur, j’épie l’aventurier, je lui tourne autour. Je n’ai rien à lui dire. Je veux juste regarder. Je veux en prendre plein les yeux, me délecter de cette amère et facile méditation sur l’épreuve du temps.

   
Je me souviens de l’enterrement d’Henri de Menthon par Christian Gatard
   


Henri fut un ami très cher, auteur dramatique, galeriste, propriétaire de théâtres et directeur du marketing de la Cellulose du Pin. Un soir, dans un loge de son théâtre, il s’était assis à une table face à moi et avait entrepris de m’expliquer, dessins à l’appui, les process comparés de fabrication du papier carton ondulé en Scandinavie et au Japon.

Le théâtre de la Colline avait fait jouer la pièce d’Henri, Les Larbins. Pendant l’entracte, Antoine Vitez se précipite vers moi, donnant du cher ami quel plaisir. Bien entendu je ne connaissais pas personnellement Vitez qui était au faîte de sa gloire et que le vent a emporté, mais je suppose que ma tête lui rappelait quelqu’un. Henri créait, par son enthousiasme contagieux, une effervescence permanente où les héros et les anti-héros avaient droit de cité, côte à côte, métissés.

Au Théâtre des Mathurins, j’avais assisté – Henri en fut le propriétaire – à une répétition de Jacques et son Maître. Kundera était dans la salle et surveillait le travail de Jean-Luc Moreau. Assis au dernier rang de l’orchestre, il arborait un visage fermé et sévère.

Dans la petite salle du Théâtre, à la même époque, Jean-Pierre Bacri proposait son inénarrable Grain de Sable. Une pièce incroyablement drôle et il était déjà tel qu’il est, bougon et l’œil mauvais devant son café dans le bar d’en face. Henri me le désigna du doigt en souriant tandis que sa découverte piquait le nez d’un air maussade vers sa tasse.

Henri mourut. J’ai le souvenir acide d’une conversation derrière le cortège funèbre entre Erik Orsenna et Yasmina Reza qui triomphait avec arrogance et Art. J’ai cru les entendre exprimer une condescendance satisfaite pour le roman qu’Henri avait désespérément cherché à publier entre deux crises cardiaques dans les derniers mois de son existence. Henri les considérait comme des amis et me parlait d’eux avec une grande affection.

Au milieu des années 70 Orsenna était venu dîner chez moi. J’avais installé des bougies par dizaines dans l’immense double-salon de l’appartement haussmannien où j’ai passé une bonne partie de cette décennie-là. C’était une chaude soirée d’été. Les bougies n’avaient sans doute d’autre ambition que de faire effet. Je traduisais des bouquins de psychanalyses de criminels de guerre nazis qui paraissaient chez Calmann Levy, ce qui n’avait rien pour l’impressionner.

Pour Orsenna c’était l’époque de Loyola’s Blues, son premier succès, ma préhistoire en quelque sorte, me sourit-il quinze ans plus tard lors d’un vernissage dans la Galerie qu’Henri et Lise, sa femme, avaient lancée après avoir été aussi propriétaires du Théâtre Présent.

La mémoire d’Orsenna est diabolique. Il évoqua le mur de bougies avec un sourire entendu, comme si nous pouvions avoir une sorte de complicité dans ce souvenir. Je ne connaissais à l’époque rien de lui. Pas même sa gloire montante.

Henri méritait plus de respect que l’académicien qu’allait devenir Orsenna et la star des théâtres branchés ne lui en accordaient dans ce cortège.  Leur jugement avait quelque chose d’implacable. Un destin inflexible était annoncé, un scénario écrit depuis toujours qu’aucune complicité avec le ciel, qu’aucune prévarication jamais ne pourrait contourner : Henri était condamné à rester en marge du monde littéraire qui le fascinait. Je ne savais pas trop ce qui manquait à Henri, mais je n’avais pas le moindre doute sur la situation : j’allais un jour ou l’autre me retrouver de son côté. Nous étions de la même trempe, du même bord, nous étions tous les deux des picaros contemporains.

M’approchant du cercueil j’avais la main qui tremblait. Mes larmes étaient l’essence d’une conversation que je poursuivais avec Henri. Les deux autres s’étaient retirés loin dans la foule. Ces larmes étaient psychopompes. Elles cristallisaient nos efforts communs pour ne pas perdre le fil d’une conversation que nous avions entamée dès les premiers temps de notre rencontre chez Dagorno, le restaurant où nous nous étions encore revus quelques semaines avant sa mort. De notre table nous pouvions voir la façade du Théâtre Présent et rendre hommage à un passé joyeux qui se dérobait avec une grâce mélancolique.

Les larmes sont des esprits shamans et ces esprits facétieux dansaient entre nous deux. L’un à peine mort, l’autre encore un peu vivant. Orsenna et Reza du coté des hidalgos triomphants, Henri et moi du côté des picaros obscurs.
   
Je me souviens de la mort d’André Gorz par Luc Dellisse
 


« Le philosophe André Gorz s’est suicidé avec sa femme. Il avait 84 ans » (Les journaux).

Un des livres intimes les plus intelligents que je connaisse, un des essais intellectuels les plus pénétrés de roman et de rêve qu’on puisse imaginer, s’appelle Le Traître et je m’étonne souvent du faible sillage de phosphore qu’il a laissé derrière lui, depuis près de cinquante ans qu’il a paru (1958). Ce récit d’un jeune Juif qui s’est francisé tout seul dans l’Autriche de l’Anschluss, avant de trouver refuge en Suisse durant la guerre, d’y développer en autodidacte une hyper-compétence philosophique, et de devenir ensuite, isolé dans la France de la IVe République, une sorte de Robinson conceptuel, est avec Le discours de la méthode de Descartes et le Léonard de Vinci de Valéry, un de nos rares bréviaires de solitude, de raison et de force – le type même du texte qui, placé dans les mains d’un adolescent, peut lui faire prendre feu et le jeter dans une merveilleuse entropie de l’esprit.

J’ai découvert ce livre par hasard dans les années soixante-dix, à l’époque où Gorz, sous son nom ou sous celui de Michel Bosquet, accédait au grand public en publiant des ouvrages sur le socialisme, sur l’écologie, sur l’allocation universelle, que j’essayais tour à tour de lire et qui me tombaient des mains, inachevés, inachevables : j’éprouvais une sorte d’horreur à imaginer que le merveilleux héros du Traître, ce styliste sec, maladroit et pourtant éclatant, était devenu un utopiste morose, un faiseur de pensums, un chercheur péremptoire et vague, mangé par une idéologie où un existentialisme archaïque coexistait avec une sorte de gauchisme de café du commerce. Le socialisme difficile, Ecologie et liberté : ces fumigènes funèbres dressaient devant la lumière du Traître un rideau opaque et asphyxiant.

J’ai feint, de moi à moi, qui ne suis qu’un obsédé de chefs-d’oeuvre, que Gorz était mort peu après 1958, auteur d’un seul livre. Mais d’un livre magnifique, multiple, irréductible, et bien suffisant à lui seul pour justifier la montée au zénith, dans le ciel de la littérature, d’un éphémère écrivain ; et pour prolonger sa lumière, dans laquelle, presque tous les jours, je baigne encore.

   
Je me souviens de la fois où j’ai voulu frapper mon colocataire par Angry Denis
 
La guerre, toujours recommencée, et toujours stupide. A mon goût. Partant, je ne me souviens plus exactement quand j’ai penché vers un pacifisme oisif. Par contre, je me souviens très bien ce soir d’avril 2000 où Suja, mon colocataire bangladeshi, a failli manger ses lunettes. Pays : Ecosse. Décor : cuisine. Acteurs : Ian, l’écossais, faisant sa vaisselle, moi, préparant mon repas, et Suja, arrivant. Suja parle à Ian. Lui explique que ce n’est pas bien de faire venir des femmes chez soi après 20h. Même pour discuter. Pas bien. Pas bien du tout. Allah n’est pas là, mais Allah n’est pas loin. Il parla à Ian, mais parlait de moi. Nos deux autres colocataires, Erik et Frank, le suédois et l’allemand, m’ont retenu.
You bet I remember.
 
Je me souviens de la Pub par Gilles Schlesser

La présidentielle de 1974

Regardez-le. Mal coiffé, la cravate de travers, le sourire crispé, l'oreille gauche deux fois plus grosse que l'oreille droite. Une photo sortie tout droit du Photomaton de la gare Saint-Lazare. C'était en 1974 sur tous les murs de France, et l'on nous promettait "un vrai président". Une telle photo - non retouchée et sans arrière fond - est inimaginable aujourd'hui. Quant au slogan, paternaliste et souverain, il ferait hurler (de rire) les commentateurs politiques.
La pub politique ne faisait que balbutier et tout, dans cette image, respire l'approximation. Valéry, dont le prénom était absent comme il sied aux grands hommes, recueillera 27,21 % au premier tour, contre 36,09 % à F. Mitterrand, 12,61 % à J. Chaban-Delmas, 1,95 % à A. Laguiller et… 0,62 % à J.M. Le Pen.

 

 
  Les meubles Atal
Je me souviens d'une femme nue sur un bureau, et d'une agence nommée Lotus Publicité qui abrita dans ses bureaux (au 20 avenue de Wagram) deux petits jeunes qui s'appelaient Bernard Roux et Jacques Séguéla. Atal était encore une grande marque, Roux et Seguéla pas encore. C'était en 72, à une époque où l'on recherchait souvent l'impact à tout prix. Notez que la structure du bon à découper implique que l'on renvoie la jeune femme à l'annonceur, qui ne se lassait sans doute pas de contempler son œuvre.
   
  Porsche 911
Il y a trente ans (trente-trois ans pour être précis), sur le plan créatif, certaines annonces publicitaires n'avaient rien à envier à celles d'aujourd'hui. Voici une annonce pour Porsche parue en 1973. Sur le plan conceptuel, c'est parfait : célébrer l'alliance de la performance et de la sécurité. Sur le plan relationnel, c'est tout aussi parfait : le texte, remarquable d'impact et de concision, fait appel à l'intelligence du lecteur pour fonctionner. Il faut dire que l'agence s'appelle DDB, connue à l'époque pour ses célèbres campagnes Volkswagen.
 
Je me souviens de moi... par Philippe di Folco




 


Je me souviens avoir attendu pendant une heure, seul, dans une pièce glaciale, la naissance de ma fille.
Je me souviens avoir attendu très longtemps la naissance d’un petit-frère ou d’une petite sœur.
Je me souviens des cigarettes chewing-gum Globo vert anis dans leur paquet vermillon.
Je me souviens avoir touché les seins de la directrice de la maternelle devant ma mère qui en avait rougi.
Je me souviens d’avoir appris à nager dans une piscine du club Touropa à Tenerife en 1977.
Je me souviens de mes étrennes de communiant car mon grand-père m’avait donné une grosse pièce de 10 francs en argent datée de 1973 et que le lendemain j’avais acheté avec celle-ci des kilos de bombecs chez une boulangère particulièrement souriante.
Je me souviens de l’été 1976, de la canicule non, mais du supplément « spécial anniversaire de l’indépendance des Etats-Unis » du Journal de Mickey.
Je me souviens de mon premier concert rock à Reading en août 1978 mais pas du nom du groupe.
Je me souviens de ma première masturbation car je venais de lire Le Blé en herbe.
Je me souviens de l’Ami 6 blanche de ma grand-mère, de ses fauteuils capitonnés de velours rouge vif et de l’odeur médicinale qu’ils dégageaient.
Je me souviens avoir volé un préservatif à mon père alors que j’étais en 4e et l’avoir montré à Bernard Quéro en cours de gym mais qu’il ne m’a pas cru.
Je me souviens avoir cassé la gueule à Thierry Parc en CE1 parce qu’il critiquait le manteau gris à ourlets en faux astrakan que venait de m’achetez ma mère.
Je me souviens que ma première raquette de tennis était signée Bjorn Borg.
Je me souviens des bouteilles en verre « Lait Vito », le seul lait qui ne me faisait pas vomir le matin.
Je me souviens avoir fait gagner mon équipe de basket lors d’un tournoi inter-lycéen, au dernier moment, en mettant deux paniers inespérés.
Je me souviens de dizaines de prénoms et noms de filles du primaire : Françoise Pautrat, Agnès Lecuratello, Marlène Lichat, Elisabeth Rami, Carole Bourgeois, Claude Bitoun, Nathalie Battut, Anne Girard, Catherine Fiant, Isabelle Audibert, Véronique Dubrillon…
Je me souviens que les croissants quand j’étais petit et que j’allais à Paris semblaient plus petits, plus beurrés et moins pâteux.
Je me souviens de vieux métro aux poignets de cuivre et aux sièges en lattes de bois vernis, je voulais toujours monter dans le wagon gris mais ma mère n’avait que des billets de 2e classe.
Je me souviens que Sheila était venue à Créteil chanter sur un grand parking et avoir été à moitié écrasé par une grosse dame qui prétendait être sa mère.

 
Je me souviens ma sixième bougie par Thomas Schlesser
 

Je me souviens du 8 décembre 1983. Je soufflais ma sixième bougie. Je connaissais déjà les noms de Coluche ou de Yul Brynner. J’aimais surtout la voix d’Ulysse dans Ulysse 31. C’était celle de Claude Giraud, dont je devais apprendre plus tard qu’il doublait Robert Redford en français et interprétait Mohamed Larbi Slimane dans Rabbi Jacob. Ma mère m’offrit un vélo. Je me souviens de son poids, épouvantable, mais surtout de ses autocollants qui en constellaient l’armature. Sur l’un d’eux, il y avait marqué « bicyclette Vivi ». Mon cousin Nicolas, l’été qui suivit, s’en amusa. C’était le mot bicyclette qu’il trouvait bête. J’ai essayé d’arracher l’adhésif, sans réussite.
J’aime aujourd’hui le Tour de France, les escapades parisiennes, surtout la nuit, à fond les guidons, j’aime le bruit des chambres à air sur les bitumes et la fière allure d’Amsterdam (je ne connais pas la Chine), j’aime les chiens qui coursent les pneus, j’aime bricoler ma chaîne, mes freins et mes vitesses, j’aime les pentes douces et me faire mal dans les bosses. J’aime le vélo et pourtant, n’en déplaise à Montand, je hais la bicyclette.
 
Je me souviens de la chute du mur par Antje Kramer
 
C’était un jour de la semaine comme un autre. J’avais neuf ans. C’était l’époque où je harcelais mes parents pour qu’ils m’achètent un cochon d’Inde. L’après-midi s’était déroulé dans le calme habituel : je suis rentrée seule de l’école vers 14 heures et me suis installée dans le Salon car ma sœur, en pleine crise d’adolescence, m’avait à nouveau interdit l’accès à notre chambre commune. J’ai passé l’après-midi avec mes constructions urbaines en légos illégaux (reçus à l’occasion d’un de mes anniversaires de la part d’une tante généreuse de Berlin-Ouest et qui avaient échappé à la confiscation par la douane). Lorsque mes parents sont rentrés, leur conversation s’anima. Depuis quelques semaines déjà, mon père participait régulièrement aux manifestations du lundi, il était plus tendu que d’habitude et avait des soucis au travail. Le lendemain matin l’attendait un rendez-vous officiel auprès des apparatchiks de Rostock, afin de s’expliquer sur certaines prises de positions jugées « suspectes ». À l’heure du dîner, nous nous sommes tous installés dans la petite pièce au balcon (qui risquait de s’écrouler d’un jour sur l’autre, comme tout l’immeuble) et mon père alluma exceptionnellement la petite télé pendant le repas. Rien que ce geste annonça quelque chose de solennel, même si ma sœur et moi, nous étions d’abord déçues car nous pensions pouvoir regarder une de nos séries de l’ennemi de classe préférées (comme L’homme qui tombe à pic et L’amour du risque). Déjà à l’époque, nous étions parmi les chanceux qui captaient la télé de l’Ouest grâce à quelques interventions héroïques de mon père sur le toit de notre immeuble. Et puis, se déclenche une cascade d’images, de sons, d’émotions – des gens debout sur le mur, se prenant dans les bras, clamant la phrase qui me donne toujours la chaire de poule : « Wir sind das Volk », les concerts de claxons des Trabant franchissant le portail de Brandenbourg sous le regard stupéfait des officiers armés… Quelque chose de cette ambiance électrique se répandait à travers l’écran noir et blanc minuscule dans notre pièce, chauffée au charbon, à deux-cents kilomètres de la capitale. Je ne me souviens plus des explications que nous donnèrent mes parents. Mais je sens encore leur surprise, leur angoisse face à l’inconcevable : « Mais, ce n’est pas possible ! Ils ne vont pas se laisser faire, ils vont refermer la frontière ! » Ce soir-là, nous nous sommes couchés plus tard que d’habitude. Le 10 novembre, au matin, on n’était que la moitié dans ma classe, pendant que mon père s’est retrouvé devant un bureau abandonné, son rendez-vous ne vint pas.
 
Je me souviens de Sergei Bubka par Thomas Schlesser
 
Bubka n’a remporté qu’un seul titre olympique, à Séoul, en 1988. Mais, par six fois, il a triomphé en championnats du monde. Je me souviens de son essai à 6,01 mètres, le 10 août 1997 à Athènes. Le réalisateur a choisi un plan convenu, bien serré sur le visage de l’athlète, alors qu’il prépare son saut. A sa concentration habituelle s’est substituée une rage d’halluciné. Ses yeux jaillissent comme ceux des acteurs expressionnistes. On le voit qui interpelle les sommets. Un cliché un peu miteux me déchire le cœur. Ce type richissime, collectionnant les Ferrari à Monaco, est redevenu l’enfant enragé de l’Union Soviétique. Il s’élance et franchit le cap. Le court instant (qui n’excède pas la demi-seconde) où il aboie face à la barre fichée devant lui finira par intégrer, quelques semaines plus tard, le générique de Tout le Sport sur France 3, vers 20 heures 35, après Fa si la chanter.
 
Je me souviens de Human Bomb par Thomas Schlesser
 
Dans la nuit du jeudi 7 au vendredi 8 mai 1993, un fracas soudain, vaguement irréel, me tire du sommeil. Je m’extirpe de mon lit, saute à la fenêtre. Devant la mairie de Neuilly, quelques taxis s’agitent. Sans plus. Pas une lumière sur l’avenue du Roule. Cela doit venir du parking auquel on accède par une entrée située aux pieds de mon ancienne école, désormais baptisée « Saint-Pierre Saint-Jean ». Elle se trouve coincée entre un commissariat et la maison sans charme où vit Jacques Attali. Un effondrement de plate-forme ? Une déflagration ? Cinq jours plus tard, un homme prit en otage la maternelle de l’établissement Commandant Charcot. Il se fait appeler « H.B » pour « Human Bomb ». C’est un pauvre type, d’origine algérienne, qui menace de faire sauter les 21 têtes blondes s’il n’obtient pas 100 millions de francs. Il se fait descendre comme un lapin. La France de Pasqua et Sarkozy respire. L’explosif, c’était lui, Erick Schmitt.
 
Je me souviens de six ans à peine… par Luc Dellisse







 
Aussi incroyable que cela puisse paraître, il y a eu une époque où e-dito n’existait pas. Moi non plus je n’existais pas. Vivre pauvre à Paris, écrire des poèmes hermétiques, enseigner par correspondance, sont des formes d’invisibilité. J’étais une machine à lire et à écrire, posée dans un coin.

Soudain j’effleure la télécommande, le temps défile en tremblant, et me voici assis devant un verre de vin d’Australie, dans le patio en losange de Gatard et associés. Cinq personnes autour de moi, avec tous les dehors de l’intelligence et de l’animation, sont en train de mettre au point le principe d’un site culturel. Dans un instant, ils vont se demander ce que je fais là ; profitons de ce court répit pour les observer.

Thomas, avec son corps interminable, sa tête en broussaille, son air de terreur et d’émotion devant l’abondance de ses idées et de ses citations. Je commence à le connaître, ce jeune homme : lenteur à démarrer, saut soudain dans le vide, foudres et flèches, et son air de moine-soldat de l’histoire de l’art. Chacun, autour de la table de jardin en tôle nickelée, le tient pour notre sherpa tout désigné.

Gilles, perdu dans les brumes de sa voix sourde, voilée, un peu douloureuse, balayant les contradictions d’un mouvement de nuque qui fait mouvoir son catogan d’astrakan bleuté, et qui énonce, en esquissant une grimace, en remontant les sous-verres de ses lunettes stéréoscopiques, des vérités successives et contradictoires, avec une force de conviction qui nous promène dans les trois dimensions de la surprise. Sa furie grammaticale l’incite en outre à placer des anapestes et des oxymorons, sur la pointe des pieds, le long du fil tremblant de sa parole.

Régis, webmaster à rayures, comme un poisson des profondeurs, gonflant et dégonflant ses branchies, traçant à l’aide d’un petit porte-mine en argent, sur des feuilles volantes à en-tête du Canal de l’Ourcq, toutes les arborescences du site qu’il finira par faire fonctionner pour de vrai, dans un éther virtuel.

Thierry, le dormeur éveillé, lointain, concentré, enfoncé dans la jouissance de l’arithmétique et d’un rêve japonais de calme, de rochers et de fleurs. Tapotant un SMS après l’autre, rien qu’avec les pouces, deux longs pouces à trois phalanges, pour négocier des études de marchés, des missions africaines et des places pour Madame Butterfly à l’Opéra Garnier.

Christian, si sage, complaisant, dubitatif, souriant, avec parfois un petit geste explicatif du doigt pour désigner le ciel ou l’avenir – et quelque chose du portrait photographique de Mallarmé par Degas, dans l’éclair du magnésium et le reflet du miroir.

Tous ont en commun la passion de l’écriture et du dessin, un nombre effrayant d’activités multiples et compliquées, et la foi dans la démocratie des images. Je ne sais plus comment je les ai connus, ni même pourquoi. Le sûr, c’est que c’est Christian Gatard qui a tout fait, c’est lui qui nous a connectés. Comme il est partout à la fois, il était dans la même rue que moi, il y a six ans. Je revois un homme de taille moyenne, vêtu d’un veston paille, maniant une cigarette en flanelle, juché sur le bon trottoir de la rue des Ecoles, qui me faisait signe de la main. Il paraissait strictement remonté par la vie, comme quelqu’un qui viendrait seulement de découvrir toutes les potentialités que lui ouvrait l’amour de l’art. J’ai traversé la rue à sa rencontre. Il me dit qu’il s’appelait Christian Gatard, qu’il était sociologue et globe-trotter, qu’il collectionnait les totems, et que les femmes étaient belles ce soir-là. Mais la chose la plus importante : qu’il avait écrit trois beaux romans touffus et telluriques, pleins des rayons de Babel, il l’a tue soigneusement, et j’ai dû le découvrir par moi-même, plus tard.

Il m’a fait connaître ses amis, il a soulevé leur masque pour que j’entrevoie le génie de chacun, il nous a réunis dans le patio de sa société d’études, puis, quand la saison des pluies est revenue, dans la cuisine-loft, devant une pile fastueuse de plateaux-repas de chez Flo. Tous les quinze jours, il nous réquisitionnait, bien décidé à ne pas nous lâcher tant que nous n’aurions pas formé un groupe soudé et compétitif, sous la houlette de Thomas. Un choix parfait, Thomas, le plus impatient d’entre nous, lançant ses idées comme de pensives balles, prenant un air froncé et tragique au fur et à mesure que la malice l’emportait sur la nuit.

Studieux, nous prenions des notes. Dissipés, nous buvions l’âpre vin d’Adélaïde en ricanant.

Tout ce joli monde, durant un long automne, dans le carrousel de la rue Aumont-Thiéville, gigotant sur le lattis de mauvaises chaises pliantes, avait décliné les avatars d’un site consacré à la vraie vie. Et Gilles, par esprit de dissimulation poétique, avait asséné que toute vie est une double vie. Nous avons acquiescé – tout en sachant qu’une triple, une quadruple vie, ne nous était pas étrangère. Le principal était d’aboutir à un seul diamant.

Et il y eut un soir, et il y eut un matin. Et ce fut le premier jour d’e-dito.


 
Je me souviens de Benoit Peeters… par Jan Baetens




 

Je me souviens du ruban jaune qui entourait le livre d’un inconnu et où l’on pouvait lire : « Une biographie imaginaire de Claude Simon ». Je me souviens que l’achat de ce livre, utilement accéléré par cette bande-annonce si inhabituelle sur les couvertures blanches à étoile bleue, allait changer ma vie, notamment en me montrant par l’exemple ce que d’autres défendaient théoriquement en parlant de la lecture s’écrivant. Je me souviens de ce livre, qui a dû éveiller tant de jeunes lecteurs à une véritable pratique de l’écriture. J’ai par contre tout oublié, bien heureusement, de mes propres simonades de l’époque, mais peu importe puisqu’il y a, et qu’il reste, Omnibus.

Je me souviens d’un article de Jean Ricardou dans Le Monde, sur un livre du même auteur, et d’un entrefilet dans le même journal, quelques semaines plus tard, annonçant un colloque à Cerisy où devait participer, entre autres, le signataire de La Bibliothèque de Villers. Je me souviens comme si c’était hier de l’entrée au Parnasse et de mon étonnement, il est demeuré entier, d’être accepté presque d’un coup par une bande de jeunes gens que je n’avais vus jusque-là que dans les films de la Nouvelle Vague et qui existaient donc réellement, mais en plus gentils, je dirais même, avec mon accent belge, en moins parisiens.

Je me souviens des meneurs de ce groupe, qui organisaient des concours de belote dans le salon où Robbe-Grillet avait tourné des scènes de ses Glissements progressifs, et qui s’amusaient à inventer des contraintes dont l’humour joint à la difficulté décourageaient ceux qui écrivaient des livres soit austères soit drôles, mais jamais les deux en même temps : inventer de nouveaux épisodes de Dallas entre deux séances, les résumer à la manière de Télérama ou de L’Huma, se lever à quatre heures du matin pour aller voler des bouteilles de calva et les boire pour se donner le courage d’aller réveiller le Maitre des lieux en entonnant des chants républicains.

Je me souviens du brio jamais égalé des notices de lecture de Marc Avelot ou de Michel Gauthier dans les colonnes de La chronique des écrits en cours, où la critique littéraire se hissait au niveau des « brèves » de Fénéon. Je me souviens de la Bibliothèque idéale que faisait miroiter ces pages, qui ont donné à beaucoup le plaisir des comptes rendus et qui leur a fait comprendre combien la littérature est un tout et combien le livre est une chaîne qui, tel le ruban de Moebius, couche dans le même lit lecteur et auteur, libraire et bibliothécaire, éditeur et critique, diffuseur et distributeur. Je me souviens d’écrivains comme Jean-Benoît Puech, que je croyais aussi fictifs que les livres qu’ils s’amusaient à vendre et à acheter dans leurs romans et que je m’amuse à retrouver, mais avec quel ravissement, dans cette salle.

Je me souviens d’une soirée de fondation à la librairie Autrement dit, à la belle époque où le Thalys n’existait pas encore et où il était encore possible de commencer et de terminer un livre dans le train (de préférence évidemment un livre volé chez Autrement dit, ce que la gendarme de service nous a empêchés de faire) et je me souviens du rôle inouï que le train jouait dans nos vies, nous qui comme les surréalistes yougoslaves délicieusement croqués par Queneau dans Odile arrivions le samedi soir à Paris, juste après que Breton avait déjà tout décidé, pour repartir dimanche matin, juste avant que Breton s’apprête à revoir toutes ses décisions.

Je me souviens du chauffeur de notre écrivain, taxiwoman dans Brussels by Night, et de la permanente réinvention de la division du travail, si gaiement orchestrée qu’à la fin on croyait que le convoyeur tenait le volant et que le conducteur se faisait conduire, dans une illustration paradoxale de la bathmologie barthésienne qui était alors, comme on disait, dans l’air du temps.

Je me souviens d’avoir dit et redit mille et une bêtises, qui n’ont jamais fait rire le spécialiste des Dupondt, tout comme je me souviens de mille et une lenteurs, hésitations, bévues, qui n’ont jamais impatienté le concurrent des grands globe-trotters du siècle, écartelé entre les semelles de vent des voyageurs du 19e et la conscience écologiste du 21e, le globe-trotter moderne qui a sauvé à lui seul la SNCB et la SNCF confondues d’une faillite sinon certaine.

Je me souviens de Ben Streepe, ce tueur à gages, qui n’était autre que le metteur en scène de sa propre disparition, tout comme je me souviens de son portrait en académicien précocement vieilli, ne se trompant jamais de cahier, ni de métier, de pupitre, de rôle ou de rendez-vous, et que je ne me serais pas étonné de retrouver dans le Jugement dernier, le roman signé par le second truand de Fugues, lui aussi présent dans cette salle.

Je me souviens d’un auteur qu’on prenait pour un autre, parce qu’il refusait les pseudonymes quand il changeait de registre et de public, et je me souviens de l’embarras des professionnels ne sachant que faire des livres pour Lolita fait par un nouveau Nabokov.

Je me souviens d’un auteur qui, quel que soit le domaine qu’il abordait, le faisait en diable, le diable étant, comme on sait, légion, et qui n’était donc à l’aise qu’en se faisant le théoricien, le critique, le promoteur de son propre faire, quitte à y risquer son nom.

Je me souviens de l’après-dernier des écrivains heureux, qui trouvait son bonheur à le communiquer aux autres.

Je me souviens d’un amoureux de la francophonie qui, délicatement, aimait Stevenson et les auteurs anglais, mais pas les anglicismes.

Je me souviens d’un écrivain cultivant sa moustache comme Tintin sa houppette, et qui, croyant s’être rasé, se trouvait nu comme l’autre sans pantalon de golf.

Je me souviens d’un scripteur sachant écrire pour les concierges usées et même pour leurs filles médusées tout en publiant des livres interdits aux jeunes filles et simplement trop justes pour être abandonnés aux maris des concierges.

Je me souviens de l’éloge du récit, c’est-à-dire de la révolution dans les lettres, celle qui faisait terreur aux terroristes de tous bords.

Je me souviens d’une antique cérémonie près du Panthéon, où s’intronisait celui que doctement on enseignait déjà, et je me souviens de m’être demandé ce qu’il comptait faire dans cette enceinte et dans les multiples antennes de l’auguste forteresse.

Je me souviens d’avoir entendu une voix qui m’expliquait ce que je n’avais pas bien compris dans son mémoire de synthèse, à savoir le futur de la narration photographique et ses rapports à mon sens trop directs avec le modèle de la bande dessinée, alors que tant d’autres voies me paraissaient imaginables, roman-photo et narration photographique étant peut-être davantage de faux amis que de vrais synonymes.

Je me souviens d’avoir entendu une autre voix qui m’a aidé à trancher dans le grand débat entre littéraires et visuels, oecuméniquement voilé par le recours à la catégorie tout-englobante de l’imagination ou plus exactement de l’imaginitique de Novalis, une autre voix qui m’a expliqué que l’interaction du texte et de l’image ne joue pas nécessairement au détriment du texte, une autre voix qui a su donner des arguments pour rassurer les tenants de l’écriture au sens traditionnel du terme, inquiétés par l’absence de nouveau roman de l’écrivain par ailleurs si romanesque.

Je me souviens d’une dernière voix qui se lançait dans un brillant discours sur la possibilité d’échapper à la spécialisation des chercheurs académiques et sur la possibilité de faire une approche très détendue de la théorie (qui n’en est peut-être pas une aux yeux des « théoriciens »).

Je me souviens que toutes ces voix répondaient de concert, tout en se faisant entendre clairement et distinctement, sans confusion possible, exactement comme dans un film de Jacques Tati.

Je mes souviens qu’après toutes ces questions il n’y avait nul silence.


 


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